Perrine Valli

Dans un diptyque sur la danse contemporaine italic jette un pont entre le masculin et le féminin. Pour l'enjamber quoi de mieux que le portrait de la chorégraphe-interprète franco-suisse Perrine Valli, récemment interviewée lors de son dernier spectacle créé à l'ADC « Si dans cette chambre un ami attend…»

Originaire du sud-est de la France, Perrine Valli se forme en danse classique et contemporaine au sein du Conservatoire d'Aix-en-Provence. Elle complète sa formation initiale à Lyon, puis à Toulouse pour partir ensuite à Londres où elle obtient son diplôme de fin d'études en 2002. Le passage de l'interprétation à l'écriture est symptômatique de son parcours: tout en rupture avec une pointe de douleur. Mais de compagnie en temps mort, elle se crée un espace d'expression bien à elle, dont elle se défend parfois. Rencontre avec une jeune femme qui pense comme une fille enlève sa robe, et qui en profite pour questionner les genres.

Devenir danseuse-chorégraphe est devenue rapidement une évidence. « Je devais avoir 11 ou 12 ans, mais ce n’était pas une évidence de réussir». Ce n'était pas non plus un rêve de petite fille. « Je voulais devenir danseuse comme j’aurais pu vouloir devenir dentiste ou professeur d’italien ».  Ces parents conviennent d'un arrangement : bons résultats scolaires contre cours de danse. Du coup, les bonnes notes et la danse deviennent un duo indissociable, une structure que l'on retrouve dans ses productions chorégraphiques. « En revanche, la chorégraphie est venue bien plus tard et de façon assez inattendue, même si, avec le recul, je comprends que tout cela à un sens. Enfant déjà, je faisais pas mal de spectacles ».

En effet, c'est par petites touches, entre deux auditions, qu'elle ira travailler en studio. Au départ, il s'agissait davantage de se préparer à l'audition suivante, car « je n’étais pas très flexible en tant qu'interprète, au sens propre comme au figuré. Je ne voulais pas danser avec n’importe qui et je ne pouvais pas danser avec tout le monde. J’étais plutôt dans un vrai travail de "ratage" ». Perrine va chercher les coups de bâton pour se renforcer, pour ne jamais renoncer et finalement se détacher du pouvoir presque divin du chorégraphe et des jurys.  « Rater une audition pour en refaire est un parcours formateur ». 

Pour autant, elle n'a pas encore l’idée de chorégraphier ne serait-ce qu'une phrase. « C'est petit à petit que j’en suis venue au solo, et même après mon premier solo "Ma cabane au Canada" je ne pensais pas continuer ». Repérée par Claude Ratzé et Cindy Van Acker lors de la présentation de cette pièce au Théâtre de l'Usine à Genève, l'effet boule de neige va s'enclencher.

De son parcours de danseuse, « d'auditionneuse professionnelle », elle garde un goût de forge. Le genre de saveur à vous camper une personnalité en acier trempé. « Je me souviens d’une audition où nous étions peut-être 200 danseuses. Il y a ce moment d’abattage, où l’on passe 40 par 40, ce qui est déjà difficile pour tout le monde. Le chorégraphe ou répétiteur, dont je ne me souviens même plus du nom parce qu’il n’était vraiment pas connu, nous montre une phrase de danse. Il y était tout simplement exécrable. Je me souviens qu’il a humilié une fille devant tout le monde en expliquant pourquoi il ne la prendrait jamais. Puis, il s’est tourné vers le groupe en expliquant qu’il ne prendrait personne, parce que nous étions toutes invisibles. J’étais à la limite de prendre mon sac et de partir. Aujourd’hui, je le ferais. Je n’hésiterais plus une seconde à me confronter à ce type d’ineptie. Comment est-il possible que 40 filles soient invisibles? »

Un épisode parmi d’autres qui est en partie à l'origine de son engagement féministe. « La danse est un milieu très féminin, et les danseuses qui sont dans ce cadre, même les danseuses classiques avec toute cette finesse, cette légèreté, ce chignon, etc. sont des militaires. Ce sont des femmes ultra fortes. Elles doivent être fortes mentalement et physiquement. Il y a quelque chose dans ce féminin qui m'intéresse. Dans le fait de se dépasser, dans ce contraste entre la légèreté et le joli que l'on voit au travers de ces danseuses sur scène et leur force ou la violence qu’on leur fait. Ce sont de véritables soldats, des combattantes en tutu. »

Il y a également la question du corps féminin, dans sa fragilité et le rapport que l'on entretient avec lui.  « La question de la prostitution, ou des femmes battues m’interpelle, le rapport Hommes/Femmes, la violence qui s’en dégage. Sans pour autant masculiniser les femmes. Le féminisme est allé assez loin dans le masculin. Du port du pantalon, au fait d’avoir des cheveux courts, jusqu'à l'implication des femmes en politique, tout cela va dans le sens de devenir comme des hommes. Alors que je pense qu’il y a une force spécifique aux féminins qui n’est pas forcément la même que celle des hommes, mais une force aussi puissante que celle d’une armée. »

Selon elle, « la danse est le seul art qui offre une réelle connaissance du corps ».  Mais lorsqu’il s’agit d’exprimer un engagement politique ou social, elle se heurte à la limite du geste . « Parfois, j’aimerais être réalisatrice pour pouvoir dire des choses plus facilement. Je remarque aussi que beaucoup de gens extérieurs à la danse viennent à elle. Jeanne Balibar, Juliette Binoche, Giselle Vienne ne viennent pas de la danse et pourtant elles cartonnent! En revanche, la danse sort peu. Je trouverai intéressant d’aborder la question du corps par le biais de la danse au cinéma ou dans les défilés de mode par exemple ». 

Le registre de Perrine Valli au départ graphique et abstrait glisse vers la narration et le théâtre. « C’est très net avec "Je pense comme une fille enlève sa robe" et "Je ne vois pas la femme qui se cache dans la forêt". J’aborde des questions de société comme la prostitution, la genèse ou le couple, dans lesquelles apparaît davantage de narration dans l’abstraction. » 

Elle puise d'ailleurs en partie son inspiration dans le travail de la chorégraphe américaine Meg Stuart. « Je trouve qu’elle passe par une recherche plus théâtrale, tout en restant abstraite. Elle est une sorte de référence, mais Jérôme Bel ou Giselle Vienne apportent également des outils de réflexion que je trouve intéressants. » 

On relève qu'elle est souvent de dos sur ses affiches. Est-ce que c’est pour mieux incarner l’archétype féminin, sans le personnifier? « Tout à fait, j’ai remarqué que l’on associait souvent le sujet de mes pièces à ma personne. Cela a particulièrement était le cas lorsque j’ai traité de la prostitution. Je mets mon corps à disposition de quelque chose d’extérieur que je veux exprimer, comme une comédienne. Ma personnalité ne joue finalement qu'un petit rôle dans cette histoire. »

En 2007 elle remporte le prix du Concours International de Chorégraphie à Masdanza en Espagne, puis en 2008 elle est sélectionnée pour Tanz>Faktor>Interregio plateforme pour chorégraphe suisse. Enfin, elle obtient quatre mois de résidence à la "Villa Médicis hors les murs" qu’elle décidera de passer au Japon, dont elle reviendra avec son 6e opus "Déproduction" créé en 2011. C'est la première pièce dans laquelle elle ne danse pas. « Je me suis dit qu’il fallait que je sorte de scène, ce que j’ai d’ailleurs vécu comme une rupture amoureuse douloureuse. Je n’avais plus envie et, en même temps, je ne comprenais pas pourquoi je n’avais plus envie. C’est un peu comme avec un amant. C’était d’autant plus difficile que cette rupture arrivait à un moment où tout allait bien. J’avais le sentiment d’avoir fait tout ce parcours difficile pour me retrouver sans envie. C’était assez étrange et violent. Je n’avais absolument pas prévu ça. J’en suis venue à remettre en question tout mon avenir, et à questionner ce lien tellement fusionnel et incontrôlable entre la danse et moi. Ce lien mettait en danger mon travail, car le jour où l’on n’a plus envie, que se passe-t-il ? ». C'est pourquoi elle explore d'autres pistes, la danse ne se suffit plus à elle seule. Pour retranscrire son séjour au Japon, elle a besoin de mots. "Déproduction" se rapproche étroitement du théâtre avec le texte. Toutefois, cette pièce ne pouvait pas être interprétée par des comédiens. « C’est une véritable crise qui m'a permis une ouverture. Comme avec un amant, on s’ouvre à d’autres horizons ou au contraire on creuse la relation pour voir jusqu’où on peut l'amener ». 

Perrine Valli qui s’est formée principalement en France et au Royaume-Uni, mais qui a été découverte en Suisse, pense-t-elle que la Suisse offre un bon écrin pour de futurs talents? « Sans aucun doute, et je vois clairement la différence entre la France et la Suisse. Il y a véritablement une différence culturelle et politique, voire de politique culturelle entre chacun de ces pays. La Suisse est davantage tournée vers l'émergence, elle laisse beaucoup de place au risque. C'est peut-être lié au fait qu’il n'y a pas le poids d’un héritage ou d’une tradition comme en France. La Suisse a son regard tourné vers l’avenir ». 

L’avenir de Perrine Valli c’est le projet "Mini-Mum". Un espace d’exploration sur le lien entre le mental et le corporel, le rapport entre l'identité psychique et l'identité sexuelle et la conception d'un corps qui serait l'image d'une "histoire" plus profonde. Le luxe de l’exploration artistique, sans prédéfinir la forme, ni préjuger d’un quelconque résultat. Pour cela elle réunit autour d’elle, le photographe Nicolas Lelièvre, la plasticienne Axelle Remeaud et les danseurs Airi Suzuki et Kazuma Glen Motomura. Une nouvelle voie dont on se réjouit de suivre l’évolution.

Submitted by sandbp on Sun, 01/04/2012 - 10:39