Foofwa d'Imobilité

Foofwa d’Imobilité? Peut-être le connaissiez-vous sous son nom de baptême, Frédéric Gafner? Comment ne pas connaître ce danseur, une des figures importantes de la scène de la danse helvétique contemporaine. Retour sur son parcours.

Fils de Beatriz Consuelo, ancienne étoile des Ballets du Marquis de Cuevas puis directrice de l'école genevoise du Ballet Junior, et de Claude Gafner, danseur étoile reconverti dans la photographie de danse, Frédéric Gafner s’est lancé dans la danse à 8 ans.

Devenir danseur était-il une évidence pour un fils de professeur de danse et de photographe de danse?

“C’est difficile de savoir véritablement, parce qu’on est tellement influencé par son enfance et son environnement. Mais si j’avais vraiment aimé quelque chose autre que la danse, il n’y aurait eu aucun problème. Ils ne m’ont pas forcé à commencer la danse. J’ai commencé parce qu’à l’âge de 8 ans j’aimais bien le foot, et comme je venais souvent ici (ndlr: studio du Ballet Junior de sa mère) je me suis dit que je serais plus souple en faisant de la danse. Mais ce n’était pas un appel, même si évidement je voyais beaucoup de film de danse, que je voyais ma mère enseigner, et que je baigner dans cet univers.

D’un autre côté lorsque j’ai commencé la danse à 8ans, les gens m’ont rapidement dit que je dansais bien et que j’avais des capacités. J’ai donc naturellement continué. C’est seulement à l’âge de 13 ans que face à cette activité quotidienne, j’ai découvert quelle était devenue ma passion. C’est venu en même temps que l’envie de chorégraphier, les deux coïncidaient. D’ailleurs je me présente comme danseur-chorégraphe ou performeur selon la forme d’expression. Pour moi les deux sont indissociables, je ne pourrais pas être seulement chorégraphe, parce que ça doit passer par mon expérience de danse. De la même manière, quand je danse je me considère toujours entrain de chorégraphier”.

Comment situerais-tu la danse par rapport aux autres formes d’art? La rapproches-tu plutôt d’une performance physique (sportive) ou artistique?

“Il me semble qu’avec le chant c'est peut-être une des premières expressions. Sans parler de primauté, mais simplement par le fait que l’on a que son corps. Et ça de plus en plus je me dis que c'est tout de même assez spécial, parce que ça touche directement qui nous sommes, notre être maintenant dans sa situation et j’adore cet aspect là, le fait qu’il n’y a plus que notre corps-esprit. C’est aussi souvent un art qui réuni d’autres disciplines artistiques, donc en même temps il crée de la relation entre les différents corps de métier.

Là encore par rapport à l’aventure humaine je trouve ça merveilleux, c'est l’équipe qui travaille et on apprend des uns et de autres. Donc la danse a aussi cette capacité de réunir différents champs. J’aime bien aussi le fait qu’on explore la danse non seulement en tant que mouvement mais aussi le corps lui même au XXI siècle et comme il se trouve dans notre monde”. 

Après des études de danse à Genève, Frédéric Gafner rejoint le Ballet de Stuttgart (1987-1990) mais il se rend vite compte qu’il ne veut pas rester dans le registre de la danse classique.

“J’ai su très vite que j’avais les capacité pour faire une carrière, mais ce que je représentais sur scène m’intéressait de moins en moins. Déjà à 15 ans j’avais des doutes. Représenter cette hiérarchie d’un corps aristocratique avec ses rois, ses reines, m’intéressait peu. J’aimais la danse dans la danse classique, le défi technique quelle propose. Par exemple le saut, dans sa forme classique peut donner une impression un peu élitiste très hiérarchisé, mais en soi un saut c’est un saut. J’aime cet aspect musculaire, physique, et l’expérience kinesthésique de la danse classique.

Comme je pouvais en faire, je me suis dit que d’être dans une compagnie de mes 18 à 21 ans serait bénéfique. Même si j’étais prêt pour d’autres expériences, je voyais ça comme la fin d’un apprentissage. Le ballet de Stuttgart a d’ailleurs été une excellente expérience. Quand tu fais 170 spectacles par année, que tu voyages sur les grandes scènes du Japon, à la Chine, en passant par l’Amérique latine, ça te forge une solide expérience qui te demandes de pousser tes capacités. J’ai aussi énormément appris en observant de grands danseurs interprètes et à force de faire des workshops et de chorégraphier dans ma tête, j’ai eu envie d’explorer de nouvelles voies avec mon corps. J’ai eu envie de trouver mon propre rapport avec le temps présent, et le monde qui m’entourait”. 

Frédéric Gafners’envole alors pour New York et rejoint la Merce Cunningham Dance Company où il exercera de 1991 à 1998.

Quelles ont été tes premières impressions au sein de la Merce Cunningham Dance Company? Quel héritage t'ont laissé ces années au sein de la compagnie aux côtés de Merce Cunningham?

D’abord ce qui était le plus important pour moi c’était d’étudier cette forme de danse, cette approche du corps et de la chorégraphie plus que d’être dans sa compagnie. Bien sûr que c’est mille fois mieux d’en faire partie et de créer avec lui des pièces, mais je suis parti à New-York sans aucun assurance. Je me suis seulement dit que j’aller prendre des cours et apprendre. J’ai eu envie d’étudier avec lui parce qu’il me semblait que ces idées étaient parmi les plus radicales. Dans les années 50, il est vraiment à la charnière entre le moderne et ce qu’il va se passer plus tard, avec toutes les explorations du temps et de l’espace. Il avait une réflexion très basique, par exemple «Quelle est la relation avec la musique? Il ne partage que la durée». C’est plutôt radical comme positionnement, mais au moins ça ouvre de nouvelles voies, que l’on a pas lorsqu’on est lié à l’harmonie par exemple.

Une autre réflexion, «Plusieurs phrases peuvent co-exister dans le même espace scénique», là encore c’est une ouverture. Avant on pensait qu’on devait toujours avoir des rapports entre danseurs. Avec cette direction, il peut y avoir trois personnes qui sont indépendantes, qui n’ont rien à voir, comme dans la vie, mais comme on les voit en même temps ça crée une sorte de chorégraphie, un peu comme dans la rue. Là encore ça ouvre des possibilités, on peut toujours danser ensemble mais on n’est pas obligé.

Finalement j’avais envie en tant que danseur de faire l’expérience de ce genre de danse, mais en plus j’aimais l’idée d’être un apprenti chorégraphe. En fait, j’apprenais vraiment ce qu’était la modernité, liée à des idées radicales du XXème siècle, avec les notions de chaos, de hasard, etc...

En 1998, il quitte la compagnie pour se lancer dans une recherche chorégraphique personnelle:

“Déjà à 13 ans lorsque j’ai découvert que la danse était ma passion il y avait un lien très fort avec la chorégraphie. Parallèlement dans l’école de ma mère on avait la possibilité de faire des chorégraphies, et de monter des workshops. Donc pour moi cette gymnastique d’imaginer des pièces, d’écouter de la musique et de s’en inspirer pour faire des chorégraphies, était quotidienne. Lorsque je promenais mon chien, je pensais tout le temps aux chorégraphies.

C’est vers 28ans, en faisant une sorte de bilan, que j’ai réalisé que j’avais déjà un parcours solide. J’ai eu à ce moment là une ouverture pour aller chez Trisha Brown. Mais mon désir de nouvelle aventure venait du fait que j’avais surtout envie de les explorer personnellement et non dans une autre compagnie. Du coup je me suis donné 2 ans, pour essayer. J’avais déjà des contacts de personnes qui me connaissaient en tant que danseur. J’ai voulu voir si j’arrivai à en vivre. D’autant plus que la fin ne justifie jamais les moyens, pour moi une entreprise artistique doit toujours être une aventure humaine. Malgré les vicissitudes, les hauts et les bas, il faut arriver à la fin du voyage en se disant ensemble: c’était cool. Cet aspect humain est très important. Il y a aussi cette responsabilité de payer les gens, de leur donner du travail. Parfois j’accepte parfois certains boulots que je ne ferais pas dans l’idéal, mais ça permet d’éviter d’être dans le rouge à la fin de l’année, et de poursuivre cette aventure ce qui est motivant”. 

Il prend alors le nom de Foofwa d'Imobilité:

“Au départ c’était une blague, et puis je me suis dit que finalement j’aimais bien l’idée d’avoir un nom de scène. J’aime cette l’idée de pouvoir choisir son nom, de pouvoir choisir son identité. C’est un ami qui m’a suggéré Foofwa d’Immobilité, et puis j’ai eu envie de m’amuser avec. Dans ce nom tout est un peu ridicule. Du mot «Foofwa» qui ne veut rien d’ire du «d’» qui n’est même pas une particule et du terme «Immobilité» qui va à contre sens d’un danseur. Toute cette absurdité me plait beaucoup”.

En 2000, Foofwa d'Imobilité fonde à Genève l’association Neopost Ahrrrt, crée des pièces de groupe et collabore avec des artistes d’horizons divers. Lauréat de nombreux prix, il présente son travail dans le monde entier.

Parle-nous de ta compagnie. Comment recrutes-tu tes danseurs? Quels sont les caractéristiques que tu recherches? Te retrouves-tu dans chacun d’entre eux? Ou le but est de créer des complémentarités? 

“Je n’ai jamais fait d’audition. Il y aura peut-être des projets particuliers où je devrais en faire. Mais dès le départ, j’ai préféré ouvrir mes cours. D’une part ça donne de l’entrainement aux danseurs qui ne sont pas en création, ça leur permet de garder la forme, et d’autre part moi ça me permet de m’entrainer également. Cette configuration permet de voir si les gens sont intéressés par ces cours, et de se connaître un peu mieux sur la duré, de voir comment chacun bougent. Donc ce n’est pas vraiment une audition. 

Et puis il m’arrive aussi de travailler avec des amateurs, par exemple pour la pièce La réduc nous étions six, dont trois danseurs intéressés par l’utilisation de la voix et trois comédiens intéressés par le mouvement. J’adore le fait qu’une personne qui n’a pas beaucoup de culture ou de pratique de la danse, puisse faire des choses même très difficile. Il y a quelque chose de tellement beau dans cette approche presque candide du mouvement, qui n’est pas polissé, étudié, il y a quelque chose de brut, que j’adore. Je pense que les deux doivent co-exister, comme une sorte de Yin-Yang du mouvement, entre le mouvement sacré magnifiquement bien exécuté, et la désacralisation de ce mouvement qui lui rend une autre beauté, ce qui en équilibre le tout”.

Foofwa d'Imobilité invente la dancerun, activité hybride entre course et danse sur plusieurs kilomètres, soit sur scène (Perform.dancerun.2, 2003), soit en extérieur (Kilometrix.dancerun.4, 2003).

“L’idée était d’étirer le temps et l’espace de la danse. Comment on peut la penser en terme de kilomètre et d’heure, surtout en terme de kilomètre ce qui est plus étrange. C'est surtout cette idée qui m’intéressait au départ, car dans le fond la danse c'est du sur place. Même sur une grande scène c’est assez limité. Tu as la diagonale et le petit rond de manège et puis voila. Donc l’idée de sortir de cette espace et de faire sur plusieurs kilomètres une trajectoire était ce qui m’attirait. J’aimais l’idée qu’on puisse suivre sur un GPS la chorégraphie du déplacement, et puis la phrase devient une longue phrase qui ne s’arrête jamais et qui ne fait pas d’aller et retour. Donc il y avait tout ça au départ. Par la suite, je me suis dit que j’aimais aussi l’idée de rassemblait l’aspect quantitatif du sport et de ses objectifs «tu gagnes/tu gagnes pas, t’es plus rapide/moins rapide, etc» avec le côté qualitatif du travail du mouvement de son détail et le côté subjectif de l’art «j’aime/j’aime pas».

Donc tout ça c’est réuni dans les différents projets, puisqu’il y a eut plusieurs pièces de Dancerun, la plus connue étant Kilometrix.dancerun.4, qui est celle sur laquelle je fais sur 10km de dancerun, donc je cours et je danse en même temps et les gens suivent et essaient d’imiter ou pas. Ce projet est filmé puis retransmit une heure après où on voit ce qu’il vient de se passer dans la ville. Mais sinon la pratique de dancerun c’est une performance à la fois sportive et artistique qui demande de courir et de danser en même temps. Ceci implique de toujours avancer plutôt rapidement tout en trouvant une multitude de variation qui transforme la course en quelque chose d’autre. Ce qui offre des variations infinies”.

En 2011, Foofwa d’Imobilite a présenté un spectacle d’un nouveau genre, Histoires condansées, une  exploration de l’histoire de la danse au XXe siècle mise en scène et dansée par lui-même. C’est un voyage très personnel et ludique qui nous dévoile les grands courants de la danse contemporaine. On admire cette manière de s’approprier l’Histoire et de nous la rendre de manieèe si singulière et passionnante. On s’embarque pour une merveilleuse odyssée dans ce grand art, on rit, on admire ce corps qui se plie à tous les genres avec brio et on se prend d'affection pour tous ces chorégraphes au grand talent (Loïe Fuller, Isadora Duncan, Mary Wigman, Michel Fokine, Vaslav Nijinsky, George Balanchine, Martha Graham, Jose Limon et bien sûr Merce Cunningham, Pina Bausch ou encore William Forsythe).

Comment t’est venue l'idée des "Histoires condansées"? Sens-tu le besoin de sortir la danse de son écrin pour la porter au public sous d’autres formes?

Au départ c’est venu d’une proposition de Murielle Perritaz, directrice de Reso, lorsqu’elle était la programmatrice du théâtre de la Gessnerallee à Zurich. Elle voulait faire un projet sur l’histoire de la danse, avec l’idée que ce soit des conférences dansées. Avant ça j’avais déjà fait pas mal de pièce en lien avec l’histoire de la danse. J’ai fait un essai avec une journaliste, qui était chargé de la partie lecture et je donnais des exemples dansés et des anecdotes. Par la suite j’ai vraiment eu envie de faire un projet séparé et de faire un cours d’histoire super vivant, avec comme axe de réflexion «Comment faire vivre le passé pour s’en servir aujourd’hui ou demain?». En utilisant le théâtre, la vidéo, le contact avec le public qui est à chaque fois différents, ce projet est devenu un instrument pédagogique. Les gens apprennent certaines notions de la danse mais de façon incarné. Je trouve d’ailleurs plus intéressant de présentéïfier le passé plutôt que passéïser le présent. L’idée de se servir du passé pour aller de l’avant est plus dynamique. Maintenant c’est devenu un spectacle à part entière et j’ai beaucoup de gens qui me disent qu’ils aimerait apprendre l’Histoire de cette manière.

Foofwa d'Imobilité est cet homme aux multiples projets aux quatre coins du monde. Vous pourrez retrouver prochainement Foofwa d'Imobilité:

- le 17 mars 2012 à l'Opéra de Rennes avec Musings, une songerie chorégraphique autour de Merce Cunningham et de ses deux fidèles acolytes, le compositeur John Cage et le plasticien Robert Rauschenberg, puis

- le 5 avril 2012 à l'Usine à Genève lors du festival Electron avec Thirteen, un hommage à John Cage, et enfin

- le 21 avril 2012 avec Histoires condansées et le 22 avril 2012 avec Pina Jackson in Mercemoriam à l'ADN, Espace Danse de Neuchâtel.

A propos de Thirteen, un hommage à John Cage, “ce qui est intéressant c’est qu’il s’agit d’un schéma un peu classique à partir d’une partition déjà existante, mais d’un autre côté dans le cas de Cage on sait que les deux (danse et musique) peuvent co-exister sans avoir besoin de se suivre, d’avoir le même tempo etc... Donc finalement c’est un schéma classique non conventionnel. On répète en silence. Il est très rare qu’on mette la musique, sauf quand on fait un filage. Après il me semble que ce qui est intéressant, c'est de trouver les espaces non explorés physiquement par Cunningham ou d’autre personne et qui sont quand même en lien avec l’approche philosophique et artistique de Cage. Tout le travail sur le hasard, l’impermanence des choses, la vacuité sans être le vide, donner attention à chaque chose, ces espaces de silences dans le corps qui permettent aux choses de vivre, de leur donner tout l'espace nécessaire, est sur la base de toutes ces idées trouver une variations nonexplorée par Cunningham. Donc ce qui m'intéresse dans ce travail c’est de prendre mes connaissances de Cage et Cunningham, et d’en faire une sorte de variation en continuant cette même recherche.

J’ai aussi la change de travailler avec deux danseuses merveilleuses, Marthe Krummenacher et Anja Schmidt, qui en tant qu’interprètes sont capable de prendre les informations et de les interpréter en gardant leur personnalité, mais de façon très libre et en même temps respectueuses des idées qu’on explore dans cette pièce. Dans le travail de création je suis plus intéressé par mettre des paramètres très précis et de voir ensuite comment chaque danseur l’incarne. Si on laisse cette liberté en disant «fait comme toi tu le fais» il y a la possibilité de la liberté au sein du cadre qui permet à chacun d’interpréter l’idée chorégraphique. Maintenant ce cadre dans les 6 sections de cette pièce est différent, il y a parfois une liberté totale avec une simple direction et dans ce cas ce qu’elles font est chaque fois différents. D’autre fois où chaque pas est écrit et là c’est une question de mémorisation et de voir comment on peut se lâcher dans une phrase hyper précise. Ca passe part tout les différents niveau de cadrage."

Co-écrit avec Julie 

Submitted by sandbp on Fri, 24/02/2012 - 14:45