Prune Nourry

Submitted by julie on Wed, 27/02/2013 - 22:07

Nos yeux se tournent ce mois vers une jeune artiste, basée à New York: Prune Nourry. Cette artiste développe toute une réflexion artistique autour de la bioéthique à travers sculptures, vidéos, photographies et performances.

Holy Daughters

Prune Nourry s'invite ce mois au Flux Laboratory à Carouge pour une exposition intitulée "Holy Daughters". A travers cette exposition, elle explore la bioéthique en se concentrant particulièrement sur la sélection de l’enfant par la science : comment les nouvelles techniques de procréation assistée nous mènent vers une évolution artificielle de l’humain.

Prune Nourry interroge la place de la Femme dans la société indienne, à travers des sculptures, des projections de vidéos et de photographies, et la présence d’une installation monumentale. L'artiste utilise son travail artistique pour jeter un coup de projecteur sur le problème actuel de la sélection "par le genre", à savoir les avortements sélectifs pratiqués au détriment des fœtus féminins.

L’exposition repose principalement sur trois performances que l’artiste a orchestrées en Inde entre 2010 et 2011, à New Delhi puis à Calcutta. Prune Nourry a ainsi filmé et documenté la réaction des passants interpellés par ces statues hybrides, à mi-chemin entre la vache sacrée – symbole de fertilité en Inde – et la petite fille – vecteur de fertilité. L’artiste révèle alors la position inférieure de nombreuses femmes en Inde.

Interview de Prune Nourry

L'exposition au Flux Laboratory est l'occasion de découvrir une artiste plasticienne passionnante qui questionne notre société, ses choix et son futur.

Comment avez-vous décidé de vous tourner vers la bioéthique et les questions liées à la procréation ?

Prune Nourry: Le livre 'Si C'est un Homme', de Primo Levi que j'ai étudié au lycée. Cette réflexion sur ce qui nous définit en tant qu'Humains me hantait déjà. Et notamment la frontière entre l'Homme et l'Animal, et comment ce curseur se déplace selon les époques : en 1900 avoir des humains exposés dans des zoos lors des expositions universelles, en 1940 avoir des humains comme cobayes d'expériences scientifiques car considérés comme inférieurs... Cela m'a inspiré mon premier projet artistique, les Bébés Domestiques. Et ce projet m'a amené à interviewer un généticien, Stephen Minger, à Londres, qui hybridait des embryons bovins avec des cellules humaines. C'est lui qui m'a mené à la question de la procréation assistée et au statut de l'embryon.

Pouvez-vous nous expliquer votre processus créatif ?

Lorsqu'une problématique m'interpelle et que je souhaite en réaliser un projet, je commence par un voyage de recherches pour rencontrer des spécialistes sur place, scientifiques, sociologues, communautés,... et les interviewer pour mieux comprendre cette problématique. 

Ensuite, je me l'approprie en concevant une oeuvre, une performance, que je vais réaliser in situ, parfois avec l'aide et les techniques d'artisans sur place. J'infiltre ainsi le quotidien des gens et documente leurs réactions face à mon oeuvre. La troisième étape est de raconter l'histoire de cette performance au travers d'une exposition où la scénographie plonge le public dans mon univers. 

La rue et l’exposition sont pour moi complémentaires. Lorsque je place une œuvre dans la rue, je me plonge dans l’univers des gens, alors que dans une exposition je peux faire pénétrer les gens dans mon univers.

Que vous apporte votre résidence aux USA d’un point de vue artistique ?

Le centre d'art The Invisible Dog où j'ai été invitée en 2011 en résidence et où j'ai actuellement mon atelier est un endroit très inspirant. C'est une grande ruche dans laquelle chaque artiste a son cocon, mais où tous se nourrissent et s'entraident les uns les autres. Aussi, New York est un lieu plein d'énergie pour un artiste et les Etats-Unis un terreau idéal pour mes projets sur la bioéthique, comme ma réflexion sur le business des banques de sperme.

A quel point vos performances en Inde ont mûri votre réflexion artistique ?

La performance me permet de confronter mon travail aux réactions imprévues et d’apprendre de ces retours, mais aussi d’abandonner mes œuvres comme une manière de les personnifier, de leur donner vie, de leur créer une histoire bien à elles puisqu'elles sont ensuites "adoptées", sans que je puisse toujours en suivre la trace.

Une vidéo sur les réactions en Inde est visible ici: http://vimeo.com/24827394  Cette performance par exemple m'a permis de voir à quel point on ne pouvait prévoir la réaction des gens. En France, avant mon départ, on s'exclamait qu'en Inde ils prendraient très mal le fait que je touche au sacré, hybridant ainsi une divinité, et que j'allais être poignardée ou piétinée dans un mouvement de foule ! Au contraire, j'ai eu des gens intéressés, qui étaient touchés par ces hybrides qui leur étaient à la fois familiers et différents. Du coup, ils voulaient en savoir plus et se questionnaient les uns les autres ! A Calcutta, j'ai voulu "passer la main" aux artisans de Kumartuli, un vieux quartier où les sculpteurs reproduisent chaque année depuis des générations les mêmes divinités, en argile provenant du Gange. Je leur ai proposé d'interpréter à leur façon ma "Holy Daughters", et nous avons infiltré ensemble une vraie procession, avec une fausse divinité. Et les gens se bénissaient en touchant les pieds de la Holy Daughter ! Ils se l'étaient appropriée. 

Quel rôle joue l’Inde dans votre vie ?

L'Inde est une étape dans ma réflexion sur la sélection du sexe en Asie. La Chine est la prochaine étape, sur laquelle je travaille actuellement. Aussi, l'Inde est un pays fascinant pour un artiste notamment car c'est un pays fait de paradoxes, et que j'aime à les mettre en avant dans mon travail.

Comment nourrissez-vous votre travail artistique de réflexions sociologiques et éthiques ?

A travers les interviews de scientifiques et de spécialistes notamment, sur lesquelles je base mes réflexions.

Comment alliez-vous les différents vecteurs artistiques (sculpture, photographie, performance)?

La sculpture est ma colonne vertébrale. La photo et la video sont des outils pour raconter l’histoire de mes sculptures que j’abandonne ou détruit, et de mes performances éphémères.

Comment définiriez-vous vos dîners procréatifs ? d’où vous en est venue l’idée ?

Le Dîner Procréatif est une performance entre art, science et gastronomie, autour de l'idée de sélection de l'enfant "à la carte".

Les convives participent donc à une oeuvre éphémère qui n'est jamais tout à fait la même. Le scientifique, le chef, les ingrédients, la scénographie, ... changent selon les pays et les lieux. Elle permet de réaliser une "table ronde" où je mélange des gens du monde de l'art et du monde de la science autour de la bonne chère et de débats, le repas étant un moment de discussion, entrecoupé d'une présentation du spécialiste invité, de projections etc. Il est difficile de vous dire d'où m'est venue l'idée ! Je me souviens juste que c'était lors d'une nuit d'insomnie créative, à 3h du matin, dans mon lit ! çà venait certainement de mon intérêt pour l'art participatif où, avec la nourriture et la notion de choix, le spectateur devient acteur et "assimile" et "digère" l'art.

Vous sentez-vous féministe ?

Mes projets s'inscrivent dans une réflexion plus large sur la sélection de l'humain par l'humain. La sélection du sexe est l'une de ces formes de sélection. Je m'intéresse énormément à la condition des femmes dans le monde et je suis grée de toutes les actions qui ont eu lieu depuis des générations qui m'ont permises de naître femme dans une société meilleure. Même si il y a encore du travail !

Quel phénomène de société souhaiteriez-vous traiter dans un futur projet artistique ?

Je prépare pour l'instant un projet de grande échelle en Chine, dans la continuité de la réflexion sur la "gender preference", et qui sera exposé en septembre à Shanghai à la galerie Magda Danysz. Je vais ensuite en réaliser une suite d'expositions en Amérique et en Europe en 2014 et 2015.

Sinon je m'intéresse aussi à la notion de sexualité, au fait qu'elle ne peut plus être simplifiée aux case F ou M. c'est une problématique sur laquelle je réfléchie notamment avec Ariane Giacobino, médecin généticienne à Genève, et qui participe à mon prochain Dîner Procréatif.

 

Holy Daughters, sculptures, vidéos et photographies, au Flux Laboratory du 6 au 28 mars 2013. Vernissage, performance et création gustative mardi 5 mars 2013, à partir de 18h.

L’artiste sera présente à l’occasion du vernissage de Holy Daughters, mardi 5 mars à partir de 18h. Prune Nourry, en collaboration avec le chef du FLUX, proposera une performance culinaire, comprenant une dégustation de mets imaginés autour du lait.

Le 8 mars 2013, dans le cadre de la journée internationale de la Femme, le FLUX Laboratory proposera de prendre part à une œuvre éphémère "Le Diner Procréatif", performance entre
art, science et gastronomie. Prune Nourry s’associera au chef Jean Imbert et au Dr. Ariane Giacobino, médecin généticienne, pour réfléchir à l’idée de "l’enfant à la carte", ou comment
les nouvelles techniques de procréation assistée nous mènent vers une évolution artificielle de l’humain à travers la sélection. L’artiste orchestrera son repas autour d’un "processus clinique" allant de la fécondation in vitro au choix du sexe de son futur enfant dans le but de créer "l’enfant parfait".

image Montly Personality