Lysanne Pepin, artiste de Montréal

Submitted by koloina on Thu, 01/09/2011 - 11:03

Artiste-peintre et entrepreneur multidisciplinaire, audacieuse et visionnaire, Lysanne Pepin est toujours en mouvement, menant de front plusieurs projets créatifs dans le coeur du Vieux-Montréal. En véritable pionnière, elle est une figure emblématique du quartier qu’elle a aidé à ressusciter en 1998, avec l’ouverture de l’Espace Pepin, dynamisant la vie socio-économique et inspirant d’autres entrepreneurs à s’y installer. Le district est aujourd’hui l’un des plus convoités de la ville et inspire le bien-être, à l’image de Lysanne, une personnalité que l'on découvre avec plaisir, qui a l’art de poursuivre ses rêves tout en aidant les autres à réaliser les leurs.

Malgré le planning surchargé de Lysanne, nous la saisissons un court instant, lors d’un aller-retour entre son atelier et la boutique, afin qu’elle nous en dise plus, sur fond d’expressions canadiennes, comment l’aventure de l’Espace Pepin a débuté, et quels sont les ingrédients pour une vie réussie et pleine d'audace.

Comment est né l’Espace Pepin?
J’ai toujours été une artiste, même si en soi, je déteste ce mot, on dirait que c’est …(mime de grands gestes pour brasser de l’air). J’ai toujours aimé créer, je peins depuis mon plus jeune âge et j’ai toujours organisé des expos, à la maison et dans d’autres lieux, avec les moyens du bord. A un moment donné, il me semblait vital d’avoir mon propre espace. Au retour de voyages au Costa Rica et d’autres pays, j’ai repéré un local désuet sur le coin de la rue, faisant partie d’anciens entrepôts, et j’ai appelé les services de la Ville, leur proposant d’entretenir les vitrines tout en exposant mes tableaux. Ils ont accepté ma proposition sans budget initial, et c’est par ce biais que la Galerie Pepin a commencé, me servant également d’atelier à l’époque.

Comment as-tu géré les premières années sans budget?
La 1ère année m’a apporté une très belle exposition et m’a permis de sentir le pouls du quartier. A l’époque, c’était un quartier archaïque et peu exploité, sans commerces, ce qui rendait les loyers difficiles à supporter. Les sommes étaient pour moi astronomiques et les charges ont vite pesé lourd sur les cartes de crédit (rires). Les années suivantes ont été très dures également: je n’avais aucun staff, je travaillais 6 jours sur 7, j’étais complètement brûlée, et je dormais souvent dans la galerie même.

Qu’as-tu retenu de cette période cruciale?
Ces années m’ont définitivement forgée, il fallait vraiment une volonté de fer, une conviction sans faille que ça allait marcher, et j’étais complètement dans cette lignée. Le plus dur en tant que créateur était l’incapacité à subvenir aux besoins primaires pour être juste confortable en sachant que l’on pouvait garder le même local encore quelque temps.

Le trafic généré par l’Espace Pepin et l’ouverture 2 ans plus tard de la boulangerie Olive & Gourmando, autre lieu renommé de la ville, ont permis au quartier du Vieux-Montréal de poursuivre son développement et inspirer d’autres commerces à s’y installer. Pour autant, malgré les bonnes intentions, beaucoup d’entrepreneurs n’ont pu survivre durablement dans le quartier.

Quelles ont été les principaux challenges pour ces entrepreneurs?
Probablement la saison hivernale, quand il fait -20° avec d’abondantes tombées de neige dans le quartier et que l’équipement de déneigement n’est pas toujours adéquat ni disponible, pour nous c'est comme si la ville était morte pendant trois ou quatre mois. Dans ce contexte, subvenir aux loyers et aux salaires des employés relève presque de l’impossible. Que tu sois le meilleur ou non dans la rue, quand les gens ne descendent pas dans le quartier, on ne peut quand même pas les faire venir en skis doux (NDLR: skis de fond), même si c’est le fun d’y être, avec l’impression d’être en pleine campagne dans une ville ancienne. Ce climat extrême impacte le business, c’était un gros défi, ça l’est encore, et ça va le rester!

Comment t’y prends-tu pour contourner ces difficultés?
Aujourd’hui, je me tourne également vers l’Internet, avec un shop on-line bientôt disponible qui me donnera une visibilité à l’année, plus internationale aussi, pour permettre une meilleure régularité de revenus. Il arrive toujours des impondérables, on reste sur le qui-vive et c’est aussi ce qui fait qu’on avance dans la vie, quand on n’est jamais trop solidement ancré dans la sécurité et le confort.

J’avais également lancé de nouvelles éditions de mes oeuvres originales, afin de rendre l’art plus accessible comme je ne peignais que de grands tableaux. Nous avons développé avec mon frère des techniques spéciales de reproduction via son entreprise NumérArt, et beaucoup d’artistes québécois et internationaux ont suivi cette tangente, en reproduisant également leurs oeuvres. Ceci nous a permis d’être les précurseurs dans cette nouvelle voie et de soutenir d’autres artistes dans la diversification de leurs revenus pour survivre.

Les galeries ont-elles bien accueilli ces nouvelles technologies?
Pas tout à fait (rires), je me suis mise à dos tous les puristes, ceux qui ne conçoivent l’art qu’à travers des pièces originales, sans jamais se mettre dans la peau de l’artiste qui doit pouvoir vivre sans dépendre uniquement des galeries.  Je préférais vivre par mes propres moyens et démystifier ce que l’art devait être: s’il reste élitiste, plus personne ne s’y intéressera - c’est de la création, et c’est ce qui importe. Si je devais revenir en arrière j’aurais fait la même chose (rires). J’ai aussi eu quelques mauvaises expériences où cela prenait des années pour être payé et l’on ne savait pas si les tableaux étaient vendus ou non.

L’autre difficulté en début de carrière est d’obtenir des expos solo, et de se démarquer à travers 10'000 tableaux, des dispositions qui n’aident pas le public à saisir ton univers et avoir un vrai ‘feeling’ - je voulais justement que le public puisse l’avoir pour mes oeuvres, et j’ai pu faire une vie plus fructueuse grâce à ces reproductions, même si en contrepartie, j’ai vendu moins d’oeuvres originales.

Comment la galerie s’est-elle transformée en boutique?
J’ai développé le concept d’Appartement de l’Artiste, une reproduction de mon univers en ajoutant des éléments décoratifs pour donner plus d’inspiration au public, avec une mise en contexte des tableaux. Par la suite il y eu d’autres gammes de produits, inclus des vêtements et accessoires de mode et là, ça a marché encore plus! L’Espace Pepin est devenu plus convivial, un véritable lieu de vie où les gens se rencontrent et se revoient au fil des années. Pour donner l’envie au public de revenir, il y a beaucoup plus à découvrir aujourd’hui avec la promotion de nouveaux artistes et artisans. Grâce aux nouvelles sources de revenus, j’ai pu poursuivre mes projets et permettre au public de voir mon évolution artistique.

Que recherches-tu à travers tous ces projets?
Essentiellement le bien-être, le fait de pouvoir s’exprimer et faire ce que tu veux. Si ton univers est positif, créatif, et t’amènes toujours plus loin c’est ce qui est important, et tu bâtis avec les gens qui t’entourent. C’est ce qu’on apprend dans le temps. Faire aussi des gaffes, tomber et pouvoir être beaucoup plus solide. Tout le monde doit faire son cheminement, chacun est différent et advienne que pourra, plus tard tu seras épanoui et comblé d’avoir fait le maximum. C’est ça, vivre sa vie, et c’est ce que j’essaye de faire!

Quels souvenirs t’ont particulièrement marquée?
Il y a des souvenirs qu’on voudrait oublier un peu, comme les faillites par exemple (rires). En même temps c’est un apprentissage, et le fait d’etre passé par là est positif, puisque cela m’a toujours amené plus loin. Oui, c’est ‘plate’ sur le moment, mais une fois les problèmes surpassés, on se sent libéré, on ne peut pas aller plus bas et on ne peut que remonter par la force des choses. Tout mon parcours a été excellent en ce sens.

Comment est née la nouvelle série de tableaux Apesanteur?
Cela faisait 20 ans que je créais des tableaux sur toiles, à l’acrilyque ou à l’huile, et il y a eu une ‘écoeurantite’ (rires). Même si mes sujets de prédilection restent les femmes et les chevaux, j’avais vraiment le goût de faire autre chose. Sans direction précise, j’ai décidé de tout oublier et de recommencer à zéro, en laissant venir les tentations. A la suite d’un rêve où je filmais des chevaux sous l’eau, on s’est lancé dans de nouvelles recherches, avec une série de films pour étudier les mouvements du corps féminin sans les contraintes de la gravité. L’eau n’est pas mon élément préféré et j’ai voulu justement me lancer dans ce projet pour surpasser et apprivoiser mes craintes. Tout était une découverte, surtout pour moi Taureau, qui d’habitude contrôle tout et sait d’avance ce que je veux – une forme de fermeture d’esprit en contradiction avec la création, et je devais changer cela. Aujourd’hui je ne sais toujours pas pourquoi je n’aime pas l’eau mais on s’enfiche, let’s go!

Comment s’est fait le choix du bois pour tes tableaux?
Les vidéos en main, j’ai essayé de reproduire les images sur différents supports, métal et autres, puis j’en suis arrivée au bois: une association magique de suite, avec un rendu super intéressant. J’ai continué dans cette lignée et la recherche du bois est aujourd’hui une partie très importante dans mon travail, avec le repérage des différents grains et styles de planches. C’ est la combinaison des sujets peints avec un type de bois spécifique qui crée l’alchimie, avec les grains, les noeux, et les autres éléments du bois à la bonne place: il faut réussir à trouver le support idéal pour tout cela!

Qu'en est-il du projet de filmer des chevaux?
Je ne sais pas encore techniquement comment le réaliser, sachant qu’à Montréal il n’y a pas de bassins assez larges pour accueillir des chevaux, les lacs ne conviendraient pas non plus à cause de la boue quand les animaux sont en mouvement - la seule solution reste la mer, et c’est plutôt dur à trouver à dans cette ville (rires). J’ai confiance que ce projet se réalisera, cela prendra un budget et une équipe de tournage, mais ce sera la prochaine quête. Je n’ai pas d’autres choix, et quand on en a vraiment envie, on trouve les moyens tôt ou tard pour y arriver.

Qu’est-ce que ces nouveaux projets t’ont apporté?
Ils m’ont permis d’exporter mon art hors de Montréal, où je me sentais un peu confinée et dans ma bulle. Je me suis obligée à aller de l’avant, explorer les opportunités via de nouvelles galeries et relancer la vente de mes oeuvres originales. Il n’y a pas de reproduction disponible pour mes nouveax tableaux, et tous sont faits avec des matériaux bruts. What you see is what you get! Avec ce nouveau bagage, j’ai pu me lancer dans une voie à laquelle je ne m’étais pas ouverte auparavant, et pour laquelle je suis désormais prête! On se crée nos propres barrières et je n’étais probablement pas assez confiante à l’époque pour m’extérioriser. Toutes mes démarches passées font que je suis plus à l’aise aujourd’hui pour exposer mon travail, que je trouve plus professionnel et abouti. Il m’a fallu 20 ans pour arriver là où j’en suis aujourd’hui.

D’autres projets encore?
La seule limite que j’ai est physique, notamment pour la production de mes tableaux – et oui, je suis une petite de Montréal! (rires). J’ai connu une belle ascension au niveau de la boutique mais ce développement me restreint pour mes autres projets, d’où la direction du shop on-line, qui sera à l’effigie de la boutique, avec de l’art, du mobilier, des habits: tout ce que je design, ou que je souhaiterais avoir dans mon environnement. Sky’s the limit! Tous les bagages, émois et aventures multidisciplinaires m’amènent à en vouloir encore plus, avec une lucidité sur l’évolution de mon environnement. Je continuerai à promouvoir l’artisanat local, l’aspect écologique est aussi important dans mes projets, mais l’aspect humain l’est tout autant: quand on peut, il faut aider les gens et soutenir des projets qui font vraiment évoluer la planète. Tout ce que j’entreprendrais dans les années à venir continuera d’être dans cette lignée!

Des conseils pour les futurs artistes et entrepreneurs?
L’union fait aussi la force, et il faut savoir bien s’entourer. Que ce soit avec Denis Gagnon, Marie Saint Pierre et d’autres, la force que l’on a c’est de s’unir et être liés. Du coup, quand l’un fait une ascension, tout le monde en bénéficie. C’est important de garder ces liens solides, c’est la seule façon de survivre. Quand une personne réussit il y a souvent une réaction de jalousie dans l’entourage et il faut éviter de tomber dans ce piège où les gens t’affectent. Il y aura toujours des personnes qui ne feront que regarder, critiquer et être négatives: il faut absolument faire abstraction de cela pour avancer et durer, et se créer son propre entourage, positif, créatif et qui te fasse réellement évoluer.

Le talent et la créativité ne suffisent pas pour garantir le succès, il faut aussi beaucoup de persévérance, d’assiduité, et trouver le juste milieu pour les influences, parfois utiles, car c’est aussi grâce à cela qu’on évolue. C’est crucial de rester suffisamment ouvert, entendre les critiques, même si c’est ‘plate’ de se faire dire quoi faire (rires). Tu as toujours quelque chose à prendre, même de la plus négative des remarques! Il faut garder un esprit positif et se débarraser des sources de mauvaise énergie: ce que l’on veut c’est éviter de broyer du noir et surtout, se faire du bien!

Merci Lysanne pour cet entretien, et très bonne continuation pour tous tes projets!

image Montly Personality