Léo Tardin

Submitted by Garance on Thu, 30/08/2012 - 00:15

 

Le pianiste Léo Tardin se produisait au mois d’août au Parc La Grange, à Genève, dans le cadre de son projet Grand Pianoramax. Rencontre avec l’artiste récemment revenu en terres genevoises après un exil de plus de 10 ans à New-York et Berlin.

Quels ont été les moments forts de ta carrière solo ?

A 20 ans, j’ai obtenu une bourse de la Fondation Wilsdorf  pour aller étudier la musique  pendant 4 ans à l’excellente New School de New-York. Ça a été un moment clef qui m’a ouvert les yeux sur pas mal de choses.

Alors que j’y étais depuis 2 ans, en 1999, un de mes anciens professeurs de Genève m’a contacté et a insisté pour que je m’inscrive au concours de piano solo du Montreux Jazz Festival. J’ai enregistré une démo que j’ai envoyée. Et après plusieurs rounds aux côtés de candidats venus des quatre coins du globe, j’ai gagné. Le prix consistait à pouvoir me produire en solo l’année suivante à l’Auditorium Stravinsky mais aussi dans le cadre d’une convention, qui n’existe plus aujourd’hui, liée au jazz et à l’éducation. L’année où j’ai été invité à m’y produire, en 2000, elle avait lieu à la Nouvelle Orléans. C’est une ville extraordinaire que je ne connaissais pas. J’y ai rencontré sur place l’un des co-fondateurs du label OBLIQSOUND, basé à New-York et Hamburg, qui m’a produit quelques années après. Cela m’a vraiment mis le pied à l’étrier parce qu’ils ont commencé à investir du temps et de l’argent. Ils se sont occupés de la promotion de trois de mes albums et de deux vinyls. Je me suis rendu compte avec le recul de la chance que j’ai eu d’être approché par eux.

Avoir gagné ce premier prix à Montreux m’a obligé à réfléchir sur mon avenir. J’avais envie de proposer autre chose que des reprises de jazz. J’ai alors pensé développer mon projet, Grand Pianoramax, avec pour objectif de refléter mes différentes influences, autres que le jazz.

L’aventure a vraiment commencé quand OBLIQSOUND m’a invité à jouer avec le légendaire vibraphoniste et producteur Roy Ayers. Ca s’est très bien passé et ils ont voulu continuer l’aventure. Soit je poursuivais alors en tant que pianiste solo, soit je mettais en place le projet Grand Pianoramax, avec un batteur et des invités, avec des éléments musicaux plus actuels. Je savais qu’en prenant cette décision, cela me mettrait sur les rails pour plusieurs années.

Un autre souvenir marquant pendant cette période, c’est la rencontre en 2002 avec des musiciens portugais au sein de l’école. Ils m’ont invité un jour à enregistrer un disque avec une chanteuse portugaise qui faisait du fado et de la musique traditionnelle. Un an après, j’ai reçu un mail comme quoi on commençait une tournée. En fait, le disque était sorti chez Universal et comme c’était des reprises de chants populaires que toute une génération qui avait vécu la révolution des œillets au Portugal connaissait, il est devenu disque d’or et ça a vraiment explosé. On a fait 3 disques comme ça en 6 ans. Je faisais l’aller-retour depuis New-York, des fois uniquement pour un concert important. Je gagnais ma vie un peu comme immigré suisse au Portugal. J’étais le pianiste de la chanteuse. C’est une des dernières choses que j’ai faite hors du projet Grand Pianoramax dans lequel je me suis ensuite complètement investi.

 

Parle-nous de ton projet Grand Pianoramax

En fait, on est vraiment un couple à trois. On a tous des personnalités très fortes, très différentes. Cracker est une sorte de feu d’artifice génial et inspiré mais détaché de certaines réalités pragmatiques de ce monde. Dom est un zurichois d’une précision diabolique mais qui a certaines exigences sur lesquelles il n’est pas forcément flexible. Moi, je suis un peu un angoissé qui a dû apprendre à voir venir les tuiles avant qu’elles ne me tombent dessus, car la majorité des risques financiers c’est moi qui les prends. Je gère la baraque en trouvant les sponsors, en négociant avec les agents, en engageant les attachés de presse. C’est un métier d’indépendant avec tous les risques et le stress que cela comporte.

On a commencé en 2008 par une tournée au Etats-Unis. On faisait la première partie de Maceo Parker. On jouait pendant une demi-heure, avant lui, dans des salles légendaires à San Francisco ou à Los Angeles. J’avais d’ailleurs dû lever 10’000 francs en deux semaines parce que tout à coup il y avait eu des changements d’itinéraires à la dernière minute. Il avait fallu reprendre des billets d’avion qui avaient doublé de prix.

Je fais le travail d’un producteur parce que c’est très dur de pouvoir trouver des gens sur qui on peut compter les yeux fermés. On a actuellement un agent basé à Lausanne qui nous représente pour le monde entier sauf pour la France, un agent pour la France et le Label, qui fait un énorme travail. Comme on n’a pas encore trouvé le manager idéal, je fais sa part de travail comme la recherche de fonds. Je garde un œil sur tout ce qui se passe. Je m’expose réellement et régulièrement à des situations extrêmes et stressantes. Je me souviens m’être retrouvé un jour en Inde à monter la vidéo du dernier concert dans des salles de production de Bollywood à Bombay où il faisait 45 degrés, où c’était le chaos total, où tout ne se passait absolument pas comme prévu mais où au dernier moment, par je ne sais quel miracle, à la dernière seconde, tout s’était résolu.

Je dois constamment prendre des décisions qui engendrent des coûts, des sacrifices, des choix difficiles, mais ce sont des décisions prises par passion. Je sais que pour avoir des bons « deals », des bonnes dates, une bonne promotion, il faut être passionné par son projet et aller de l’avant.

 

Comment décrirais-tu l’alchimie entre vous, les 3 artistes ?

A l’époque, il y avait différents invités, notamment Black Cracker, mais il était un invité parmi d’autres. Avant j’étais vraiment le leader du groupe et les invités posaient leurs voix sur mes compositions. Désormais, on est tous compositeurs. Chacun s’y retrouve mieux et amène ses influences plus directement. Cracker venant du hip-hop, apporte des influences urbaines et s’épanouit. C’est un poète, ses textes sont vraiment originaux. Le batteur a davantage une esthétique rock et électro. C’est un projet très hybride. Il est la rencontre de 3 personnalités qui viennent d’univers très différents et c’est ça qui le rend unique. J’ai conscience que j’amène le piano, plus introspectif. C’est intéressant de voir ce que ça donne avec un batteur rock et un chanteur charismatique.

 

Quand trouves-tu le temps pour composer ?

Pour l’instant, on a une seule date au mois d’août, donc dès que j’ai terminé mes rapports aux sponsors, j’aurai deux semaines de libre. Mais la composition pour moi, même si on a l’habitude de se mettre devant son instrument, ça ne veut pas dire que ça va venir. Une fois c’était flagrant. J’ai joué deux accords en boucle sur mon piano et il en est sorti une telle charge émotionnelle, que lorsque je les ai envoyés à Cracker, un jour après, il a écrit tout un morceau dessus. Je savais qu’il y avait quelque chose de spécial. C’est ça qui touche le public. C’est rigolo de voir la réaction du public. Si les morceaux n’ont pas un écho émotionnel en soi-même, je pense que l’on ne touche pas. Mais c’est marrant de voir comment les gens sont émus de manière inattendue. C’est du reste pour cela que l’on peut s’exporter. Si on ressent quelque chose, le public va le ressentir aussi. La seule chose, c’est que plus je passe de temps sur la musique, plus il y a des chances que l’inspiration vienne facilement.

Je ne sais pas d’où ça vient, mais ce sont ces moments magiques qui me font continuer et qui me donnent le courage de supporter tout le stress qu’il y a derrière pour pouvoir faire évoluer le projet. Ils surviennent par exemple à l’occasion d’une rencontre avec quelqu’un qui me touche. Mais souvent c’est avec des gens que je ne connais pas et ça rend mes amis jaloux (rires). Tout un morceau peut naître en essayant de ressentir une personnalité.

Ça me nourrit et me permet de passer outre les frustrations ou les sacrifices. Un concert qui se passe bien me fait oublier un mois de prises de têtes, de bureaucratie, parce que mine de rien je dois suivre tout ce qui se passe même si je ne le fais pas moi-même.

 

Après 10 années passées à New-York, tu t’en es allé en 2009 à Berlin. Pourquoi un tel choix ?

Tout d’abord parce que tout le monde parlait de Berlin. Après deux albums enregistrés à New-York, je cherchais une nouvelle direction pour le 3ème album. J’ai eu la chance d’obtenir une chambre à côté d’un studio d’enregistrement. Je pensais y aller pour 2 mois seulement. Mais cette ville étant une ville très bon marché où les choses se passent plus facilement qu’à New-York, où il y a plus d’espace, mon séjour de 2 mois s’est transformé en séjour de 2 ans. A Berlin du coup, j’ai fait tout ce que je n’ai pas fait pendant les 15 dernières années de ma vie ; sex drugs and rock n’roll. Néanmoins, en est ressorti un album, Smooth Danger, sur lequel j’ai collaboré avec un graphiste et une photographe. Il a été mixé dans l’ancienne radio de l’Allemagne de l’Est, qui faisait à l’époque toute la propagande du bloc de l’Est, nichée dans d’immenses studios. Je pense que tous ces endroits ont eu un impact non négligeable sur la création.

Mais Berlin, c’est aussi des hivers extrêmement rigoureux, c’est très au nord. Je devais très souvent prendre l’avion. C’est une ville qui n’a pas d’argent du tout, c’est une ville où l’on fait de multiples expériences et où l’on rencontre beaucoup de gens, mais c’est une ville où l’on ne gagne pas d’argent. Et comme notre agent

en Suisse commençait à nous avoir des dates importantes et qu’il fallait être ici, pour toutes ces raisons, il était plus logique de revenir à Genève,où l’on est très central. Je commençais aussi à ressentir le besoin d’une certaine stabilité. A Berlin, on est très souvent tenté, il y a constamment des fêtes interminables. C’est difficile d’être vraiment productif.

C’est le premier été que je passe à nouveau en Suisse depuis 15 ans. Je suis très heureux d’être là. Il y a plein de festivals. On a la chance qu’il y ait encore des budgets et du soutien.

 

Quels instruments utilises-tu sur scène ou lors de l’enregistrement d’albums ?

Ce sont surtout des instruments vintage, comme le Fender Rhodes, un piano électrique qui date des années 70. C’est comme un piano mais à la place des cordes ce sont des lames métalliques qui sont frappées par les marteaux.  La seule chose que je ne peux pas vraiment utiliser, c’est le piano acoustique, parce que le batteur joue assez fort, et pour avoir la même présence, c’est très délicat. Le dernier album est un peu plus calme, moins énervé, du coup qui sait, je pourrai peut-être recommencer avec le piano acoustique.

 

Quels sont les types de scènes où on peut vous écouter ?

On joue sur plusieurs tableaux. On fait des scènes rock, des scènes jazz, des scènes électroniques. On profite du fait de distiller une musique assez hybride pour toucher un public large et des salles différentes.  Je me souviens par exemple de concerts dans des clubs électros, comme le Zuckunft à Zürich ou la petite salle du Berghain à Berlin, la Kantine. Berlin est vraiment une ville ouverte et avant-gardiste où il est facile de mettre des choses en route, contrairement à New-York.

Selon les salles, il y a des morceaux que l’on ne fait pas. On s’adapte en fonction du public et du lieu.

Au Cully Festival, les gens viennent dans l’esprit d’écouter du jazz. Ils sont assis, donc on peut faire plus de morceaux introspectifs ou en duo uniquement piano et voix. On peut aussi jouer un morceau différemment en fonction du lieu.

 

L’actualité ?

On vient de faire une petite tournée en République tchèque qui s’est super bien passée. On a eu une très bonne couverture médiatique, les gens ont été curieux. Les marchés émergents, comme l’Europe de l’est, sont des coins où il est important d’aller. Il y a de très bonnes salles. Le futur, c’est essayer de développer des marchés qui ne sont pas encore saturés, où on n’est pas encore connu, où il n’y a pas trop d’offre, donc où on peut se faire notre place.

Il est clair qu’en Suisse, on ne va pas s’arrêter. On s’est produit récemment au Festival de Cully, au Parc La Grange à Genève. On va par contre attendre la sortie de notre prochain album en 2013 pour réellement tourner davantage en Europe.  Une tournée, c’est très stratégique et se fait en fonction des sorties d’albums.

On ne joue pas beaucoup en Suisse pour le moment, mais quand on joue ce sont des belles dates.

Le concert au Parc la Grange a été très émouvant pour moi. Quand je suis dans ma ville, je suis mal comme tout. Je n’ai plus l’habitude de jouer devant tant de gens que je connais, que j’aime, et je me mets une énorme pression. J’étais content qu’il ne pleuve pas, le concert s’est très bien passé et il y a eu une belle rencontre avec le chanteur, comme c’est souvent le cas sur cette scène Ella Fitzgerald.

Notre prochain concert aura lieu le 31 août au Jval Festival à Begnins. Et puis nous entamerons une tournée en Russie et en Inde cet automne.

Il y a aussi et surtout le 4ème album qui sortira début 2013. A mon sens, c’est le premier album vraiment abouti et cohérent, peut-être le plus accessible au grand public. Il est un peu plus rock, hip-hop avec du piano acoustique. Les 3 premiers étaient un peu plus expérimentaux. On se cherchait un peu même s’ils sont d’une grande qualité.

image Montly Personality