Lauren Gregory

Cleo Jansen's picture

Lauren Gregory est une peintre américaine installée à Nashville. Depuis ses études à l’Université de Caroline du Sud et à l’Institut d’Art de Chicago, son œuvre à l’huile s’est adaptée aux formats multimédia. Après la découverte du clip qu'elle a réalisé pour Toro y Moi (lien ci-dessous), elle fait cet "Autoportrait (réflexion dans le micro-ondes)" tout spécialement pour Italic. Interview coup de coeur.

Quand as-tu commencé à dessiner, à peindre ?

Ma grand-mère peint des paysages et ma mère fait des portraits. Quand j’étais enfant, toutes les deux tentaient de me faire peindre, mais je refusais… Puis j’ai été une adolescente butée, qui ne souhaitait pas suivre le même chemin qu’elles. Je n’ai jamais voulu choisir d’options en lien à l’art visuel à l’école secondaire, j’étais concentrée sur la musique. Autour de la seconde année de collège, je suis passée d’option en option sans savoir vraiment ce qui m’intéressait vraiment. Pendant les vacances de Pâques, ma mère et moi avons passé des vacances chez ma grand-mère dans l’Etat du Nouveau-Mexique. Et là, elles m’ont convaincue de faire un autoportrait à la peinture à l’huile. Dans l’atelier de ma grand-mère, elles m’ont installées devant un chevalet et un miroir. J’ai commencé à peindre et le résultat était assez drôle. J’ai été immédiatement fascinée. La semaine suivante, j’ai choisi l’option des Arts visuels au collège.

Cinq ans plus tard, ma mère, ma grand-mère et moi avons présenté une exposition dans le centre d’art dans ma ville natale au Tennesse. C’était un très beau moment pour notre famille. Je serai toujours reconnaissante de l’exemple qu’elles m’ont donné à suivre.

Tu as décidé d’étudier les Beaux Arts. Est-ce que ça a changé ta manière de peindre ?

Quand j’ai choisi de m’orienter vers la peinture au collège, j’ai eu beaucoup de travail à rattraper. Les étudiants que j’y ai rencontrés avaient peint toute leur vie. C’était en 2003. A l’Université de la Caroline du Sud, David Voros, professeur de peinture, m’a pris sous son aile et m’a appris tout ce que je sais. Les quatre années suivantes, j’ai suivi son enseignement et celui de sa femme, Pam Bowers, et ils ont été absolument géniaux, de vrais obsessionnels de la peinture. On a peint dans les bois, dans les marais, dans le noir et on est même allé en Italie en voyage d’études. On y a produit notre propre peinture à base de pigments naturels trouvés dans la terre. Même à l’Université, je n’ai pas eu meilleur professeur que David.

Depuis quand peins-tu à la main ?

Quand j’ai commencé à peindre, j’avais un style très réaliste. Après un an environ, autour de 2004, j’ai fait un portrait avec de la peinture plus épaisse et ça m’a beaucoup plu. La peinture aux doigts est venue juste après cette expérience… J’étais simplement frustrée avec les pinceaux, donc je les posais et m’enduisais les mains de peinture. Je trouve que la touche est comme ça beaucoup plus directe et facile à manier. La partie difficile a été d’accepter de porter des gants. Tout comme j’imagine le fait de porter un préservatif, je ne ressentais tout simplement pas la même chose. Mais un jour un prof s’est assis en face de moi et m’a dit très sérieusement que je risquais d’atteindre sérieusement ma santé si je continuais à vivre en permanence avec mes mains recouvertes de peinture à l’huile.

Tu as l’air d’apprécier particulièrement les portraits. Dis m’en davantage.

Ma mère est une portraitiste et j’ai grandi en l’observant. Elle peignait les enfants de nombreuses familles dans ma communauté et un bon nombre d’entre elles avaient leurs portraits accrochés dans le hall de leur maison. Quand j’étais enfant, elle attendait de moi que j’occupe ses sujets quand elle les peignait ou les photographiait et parfois elle me demandait de descendre pour que je lui donne mon avis sur un travail en cours. "Est-ce que le nez est trop long ? Il y a quelque chose qui cloche avec le menton, non ?" Ainsi, depuis mon jeune âge, observer les visages est une forme de jeu pour moi. Des parties entières de notre cerveau sont d’ailleurs dédiées à la reconnaissance faciale. Et quand une infime partie ne fonctionne pas dans un portrait, ça influence l’entier de l’œuvre. Je crois que c’est pour cela que je trouve toujours les portraits aussi fascinants et stimulants. Je me suis aussi rendue compte que je peux manipuler les émotions du spectateur en modifiant légèrement telle ou telle partie du visage. Ça paraît fou, mais les détails ont énormément d’importance dans ce travail. Je tente d’ailleurs régulièrement de peindre autre chose que des visages, mais je reviens toujours aux portraits…

Qu’est-ce qui t’intéresse dans la peinture animée ?

Je n’ai jamais vraiment voulu faire de l’animation. Je travaillais un jour sur une peinture à l’Université et je cherchais un moyen de la changer, de la faire bouger. J’ai photographié le projet en cours et quand j’ai regardé les images du début jusqu’à la fin, j’avais réussi à faire bouger ma peinture. C’est là où quelque chose a démarré, j’ai réalisé que j’avais beaucoup de plaisir à voir ma peinture en mouvement. Je me suis engagée dans le département d’animation de l’école et j’ai rencontré l’animateur Chris Sullivan, qui a été un professeur important, un mentor pour moi.

Je retrouve toujours quelque chose de sensible dans tes portraits. Que recherches-tu à transcrire chez les personnes dont tu fais le portrait ?

Je suis heureuse que c’est ce que tu vois. Je suis de nature extravertie, j’aime être avec des gens. Ce qui m’intéresse est de transcrire ce qu’il se passe entre les gens. Un portrait a trait à l’interaction entre celui qui peint et celui qui est peint. Au début, tous les sujets s’installent en montrant ce qu’ils souhaitent qu’on voie d’eux comme expression. Puis il y a un moment de familiarisation avec la situation en cours qui fait que la personne se détend, sort de sa représentation d’elle-même. Et j’aime ce moment de vérité où la personne quitte cette conscience d’être observée.

Je fais des peintures qui,  je l’espère, sont saisissables par tout le monde, pas seulement par des gens qui ont étudié l’art. Mon espoir est de faire un travail qui puisse avoir un sens pour un enfant, un homme des cavernes, un gorille... Ou quelqu’un qui n’a jamais vu une peinture auparavant. J’espère que ce que tu vois dans mes portraits est l’empathie et l’amour que je ressens pour mes sujets.

Self Portrait (Reflection on the Microwave)
Self Portrait (Reflection on the Microwave)
Yasamin
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Peter
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