Katharina Niemeyer

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  Katharina Niemeyer est une analyste et une penseuse des médias et de l'événement, dont les thèses, aussi originales que pénétrantes, ont fait l'objet de plusieurs articles scientifiques, très agréables à lire (ce qui n'est pas la plus banale des qualités dans ce milieu), et d'un livre intitulé : "De la chute du mur de Berlin au 11 septembre 2001 - Le journal télévisé, les mémoires collectives et l'écriture de l'histoire" (Ed. Antipodes, Lausanne, 2011).

Née à Kassel en 1980, cette Allemande éprise de culture française a réalisé ses études et ses premières recherches à Lyon, puis - pendant six ans - à Genève où elle a obtenu son doctorat en sciences de la communication et des médias.
Elle est à présent Maître de conférences à l'IFP (Institut Français de Presse - http://ifp.u-paris2.fr), Université de Paris-II.

Dans cette interview, elle nous parle de son approche de recherche, de ses questionnements autour du télé-journal, elle nous parle de Jean Baudrillard mais aussi de la femme de celui-ci, Marine. D'entrée de jeu, elle met en avant les phénomènes de la culture contemporaine des médias qui viennent l'interpeller aujourd'hui pour se transformer "inévitablement" en objets de recherche. Membre du jury des séries télévisées au Festival Tous Ecrans de 2012 à Genève et membre du collectif artistique Rabbit Research (www.rabbitresearch.com), Katharina Niemeyer revient enfin dans cette interview sur sa passion pour l'image - fixe ou en mouvement.

 

Italic: En septembre dernier, vous avez organisé à l'Université de Genève un symposium sur la relation entre médias et nostalgie. Comment des médias peuvent-ils "être" nostalgiques et qu'est-ce qui vous intéresse dans ce type de rapports au passé?

Katharina Niemeyer : Pour répondre à ces questions, je voudrais en dire un peu plus…
La nostalgie désigne initialement le mal du pays et c’est une notion qui a été inventée en 1688 par un médecin suisse d’ailleurs, Johannes Hofer qui venait de Mulhouse à une époque où Mulhouse était liée à la Suisse. Je pense que nous avons une certaine forme de mal du pays encore aujourd’hui, peu importe si nous vivons dans notre pays natal ou non. Une maison peut se référer à une demeure en pierre, à un paysage, à la famille ou encore à tout état ou lieu qui nous rend heureux. Nous cherchons à retourner à la maison ou encore à en trouver une, sans vouloir bien sûr ici généraliser. En même temps, le désir des ‘good old times’ s’y mêle aussi. On aspire à un état passé, à notre jeunesse ou encore à des objets qui y sont liés. Cette conférence internationale portait donc en effet sur cette explosion de la nostalgie que l’on peut observer depuis quelques années, mais ce n’est plus vraiment du mal du pays dont on parle aujourd’hui, quoique... Bien évidemment, le vintage et le retro, ce sont des phénomènes qui ont toujours existé, notamment en regardant la mode ou encore la musique qui s’inspirent souvent des décennies ou d’époques antérieures. En même temps, ce retour au passé semble se renforcer avec l’arrivée des nouvelles technologies et notamment avec la présence des réseaux sociaux. Un exemple connu est ici Instagram où, par usage de filtres spéciaux (sépia, noir et blanc etc.), les photos du temps présent deviennent souvenir avant que le temps ait eu le temps de passer. On pourrait également évoquer la transformation des vidéos numériques pour qu’elles prennent des formes anciennes, style Super8. Dans la même mesure, ce sont les objets (véritablement vintage ou vintage nouveau) qui reviennent au sens propre du terme : les vinyles, la vespa ou encore la photo polaroid, pour en nommer seulement quelques exemples. Cette conférence ne voulait donc pas célébrer ce boom du vintage, mais plutôt comprendre le pourquoi et le comment de cette passion pour le passé.

Ainsi, pour répondre à votre question, les médias sont eux-mêmes en quelque sorte nostalgiques car ils « fêtent » souvent leur propre passé en ayant recours à l’archive ou encore en faisant du passé « pop culture » le centre d’intérêt de leurs émissions. Certaines stations radio portent même le nom de ‘Nostalgie’. On observe également le phénomène du revival des séries comme Dallas, par exemple. En gros, ce ne sont pas les médias qui sont nostalgiques, mais ceux qui en produisent le contenu. Et ce retour au passé est peut-être l’effet du « progrès » qui accompagne la rapidité accrue des nouvelles technologies. Les médias comme la télévision et la radio peuvent ainsi prendre une stature 'vieillotte' pour certains, mais deviennent par-là aussi 'contestataires' pour d'autres.
 

Italic : Vous avez consacré la partie majeure de votre recherche à l'étude de ce phénomène qui régule et peuple notre quotidien, et qu'on appelle le journal télévisé. Pouvez-vous expliquer aux lecteurs d'Italic.ch sous quel angle et avec quelles préoccupations l'appréhendez-vous?

KN : La question du temps, je pense que c’est devenu clair lors de votre première question, m’interpelle et j’avais envie de comprendre de quelle façon ce rendez-vous (désormais ancien ?) du soir et de midi, le TJ ou JT, un genre très éphémère, peut créer et maintenir des mémoires collectives et ainsi contribuer à une certaine forme de l’écriture de l’histoire. A travers une analyse des événements historiques que sont la chute du mur de Berlin et le 11 Septembre 2001, il m’a été ainsi possible de montrer l’importance de la présence et de la technique télévisuelle au moment où l’événement arrive. Il est donc possible d’assister à une expérience historique du temps présent : les téléspectateurs parmi vous se souviennent certainement des images, mais également des émotions qui y étaient ou qui y sont liées. Cette première étape du ‘vivre’ l’événement se poursuit au fur et à mesure des années via les commémorations et le JT participe ainsi d’une façon très spécifique à l’écriture de l’histoire, pas uniquement pour ces grands événements bien connus, mais également en ce qui concerne la vie de tous les jours. Le JT ou de façon plus générale la télévision, est témoin (et créateur) des petits et grands événements et fait ainsi partie de notre patrimoine culturel en participant à une partie de notre histoire. Sans médias, sans supports médiatiques et sans acteurs humains, il n’y aurait pas d’histoire. Cela sonne ici très positif et idéaliste, je souligne donc que la constitution de ces formes de mémoire et d’histoire ne peut pas être séparée du politique car il y a bien évidemment une sélection des discours qui discriminent d’autres émergences discursives possibles. C’est d’ailleurs intéressant d’observer dans ce contexte les possibilités des nouvelles technologies qui peuvent changer le régime de visibilité qu’offre le média télévisé.

Italic : Vous avez eu l'occasion d'entretenir des relations intellectuelles et amicales avec Jean Baudrillard, ce penseur excessivement stimulant des médias et du monde contemporain.
Qu'avez-vous envie de dire sur ces rencontres?

KN :Oui, j’ai eu la formidable occasion de rencontrer Jean Baudrillard, d’avoir eu des conversations avec lui et si vous voulez le dire comme tel, des conversations intellectuelles. De parler d’un ami, cela serait avec grand plaisir, mais je n’ai malheureusement pas pu le connaître assez bien pour pouvoir parler d’une amitié, cela serait grossier. Une amitié ne naît pas avec un click sur la souris d’un ordinateur. En revanche, je peux dire que Jean Baudrillard a été toujours d’une humilité surprenante et touchante, que ce soit lors de notre rencontre à Weimar il y a bientôt dix ans ou un peu plus tard à Paris. Jeune étudiante à l’époque je lui posais des questions qui me paraissent aujourd’hui d’une certaine façon naïves, mais il y répondait en prenant son temps et avec intérêt. Après le départ du philosophe en mars 2007, un éditeur allemand m’a contacté afin de publier une interview avec lui réalisée par mes soins à Paris quelques années auparavant. Ainsi, je suis entrée en contact avec sa veuve Marine Baudrillard pour obtenir la permission d’une publication et depuis notre première rencontre téléphonique, elle est devenue une personne proche, une amie grâce à laquelle j’ai pu plonger d’une autre façon dans la personne qu’est Jean Baudrillard. Ce que j’aime dans sa pensée, c’est bien sa capacité de faire voyager son lecteur par un jeu de réflexion qui peut être senti comme une manière de voir et d’approcher, de comprendre le monde, comme une photographie qui s’impose devant nos yeux, une sensation de malaise agréable et interrogateur, une mélancolie joyeuse et cynique. Ou encore, sa pensée invite le chercheur à la lire ou à l’analyser sur un niveau plus intellectuel ou si vous voulez, universitaire, même si je n’apprécie pas énormément ces deux notions. Cette possibilité d’une double lecture me touche et ses réflexions sur l’hyperréalité et les simulacres n’ont jamais été pour moi une question de véritable disparition du réel ou la négation du touchable, mais plutôt le signe d’une volonté de justement ne pas céder au jeu de l’idée de la perte du réel, mais de jouer le jeu pour faire revenir l’essence du ou des réels qui peuvent parfois être virtuels d’ailleurs.

Italic : Vous avez aussi traduit des écrits de Jean Baudrillard en langue allemande. De quels textes s'agit-il jusqu'à présent? Pouvez-vous rendre compte de certains efforts que vous avez dû fournir pour restituer la puissance si spécifique de son langage?

KN :Un texte a été traduit conjointement avec deux collègues, Manuela Ott et Susanne Faber. Il s’agit des réflexions de Baudrillard sur l’événement, présentées à l’Université de Bauhaus Weimar dans le cadre d’un cercle de conférences organisé par l’institut Friedrich Nietzsche. Le petit ouvrage s’intitule « Das Ereignis » (Verlag der Bauhaus-Universität Weimar, 2007).

Traduire inclut bien évidemment une transformation et l’effort concerne la volonté de rendre justice à l’original, ce qui me semble être une problématique de toutes sortes de traductions avant qu’elles puissent s’effectuer. Il faut sentir le sens et l’essence du texte initial et c’est extrêmement stimulant, mais aussi frustrant car certains mots ne se laissent pas vraiment bien transposer ou transporter dans une autre langue.

Italic : Vous faites souvent usage de la photographie pour appuyer votre regard sur le monde, comme on pourra le voir dans l'article de la section 'société' de la revue qui en expose un certain nombre. Comment la photographie - et de manière plus générale, comment l'image - a-t-elle pu et pourra accompagner vos recherches?

KN :C’est depuis très longtemps je dirais qu’il y a une énergie en moi qui m’amène à absorber les mots, les gestes, les mouvements de mon entourage, j’aime observer et je suis curieuse du comportement humain ; ce qui peut bien évidemment parfois amener à des formes d’aveuglement, mais aussi d’épuisement. Les photographies (qui peuvent plaire ou non) font partie de ces observations du quotidien, mais elles n’ont pas d’ambition artistique ou professionnelle, je n’ai jamais pris de cours et je n’ai pas de diplôme spécifique, non plus. C’est d’ailleurs la première fois qu’elles sortent de mon cercle privé. En gros, elles font partie de ce que l’on appelle généralement un ‘loisir’ ou encore elles s’insèrent dans une mémoire de groupe restreint, d’une mémoire privée. Donc, la photographie n’est pas mon regard sur le monde, c’est le monde qui vient vers moi et une intuition me dit d’appuyer là, maintenant à cet instant. Je conçois ces moments éphémères comme un échange entre notre corps et le monde sensible via la caméra qui crée le contact entre nos émotions par rapport à ce que l’on voit. L’image accompagne ainsi, comme vous le dites, mes recherches, mais je ne sépare pas vraiment la recherche professionnelle de la recherche privée. Mes intuitions dans les institutions, j’ai pu les suivre et mes superviseurs m’ont laissé cette formidable liberté de m’épanouir à l’intérieur d’une structure souvent assez rigide, mais dont la contrainte pousse à la créativité, enfin parfois. L’image (laquelle ?) est là, elle m’intéresse, m’intrigue et parfois elle me fatigue, aussi. J’ai envie de mieux les comprendre, mais l’analyse enlève parfois leur formidable force mythique tout en pouvant apporter du nouveau à l’interprétation.

Italic: Dans quelles directions souhaiteriez-vous à présent orienter vos travaux?

KN :Le choix de mes travaux n’a jamais été stratégique ou politique, donc je ne dirais pas orienter, mais plutôt continuer les réflexions en ouvrant des perspectives et en posant de nouvelles questions. De façon plus large, je continuerai à travailler sur les discours médiatiques dans une perspective politique et historique. Je viens de finir l’écriture d’un article qui porte sur le lien entre la série télévisée LOST et l’événement du 11 Septembre, co-écrit avec ma collègue Daniela Wentz. Je souhaite bientôt éditer un ouvrage sur la nostalgie et les médias publiant certaines interventions de la conférence mentionnée : c’est en cours. Actuellement, mon collègue Frédéric Lambert (professeur à l’IFP) et moi-même, travaillons également sur la circulation médiatique d’un fait divers qui a fait le tour du monde : la défiguration de la fresque du Ecce Homo de Borja, une restauration mal réussie de la part d’une octogénaire. D’ici peu, je voudrais bien lancer un grand sujet européen sur la constitution contemporaine du temps, mais je ne peux pas en dire plus pour le moment…

Cela sonne sérieux tout cela, mais c’est la passion qui nous anime les chercheurs (enfin je l’espère), tout comme les musiciens, les artistes, les curieux… nous ne sommes pas là pour orienter, mais pour perturber.

Katharina Niemeyer  (photographe: Samuel Rubio)
Katharina Niemeyer (photographe: Samuel Rubio)
http://www.antipodes.ch/index.php?start=15
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Affiche du colloque sur les médias nostalgiques et les formes médiées de la nostalgie (réalisée par Marlène Dorgny)
Affiche du colloque sur les médias nostalgiques et les formes médiées de la nostalgie (réalisée par Marlène Dorgny)