Jazi, graffiti-artist de Genève

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La rue crie et le peuple prend aujourd'hui la parole, faisant enfin entendre publiquement ses histoires trop longtemps ignorées. Il semble qu'aujourd'hui, enfin, les oreilles soient tendues pour écouter.

 

L'occasion pour le magazine de se pencher sur l'une des plus vielles formes d'expression culturelle, le street art, consistant à apposer ses signatures sur les lieux publics, faisant fi de tout obstacle entravant une diffusion libre de l’information. Encore décrié par les conventions, ce courant est maintenant considéré comme art contemporain de référence, en plus d'être un indicateur fiable des préoccupations sociales. Dès sa naissance dans les rues de New-York au début des années 80, le street art traverse imperceptiblement les époques et les frontières, devenant un art invincible et universel.

L'occasion aussi de vous présenter un trésor genevois, Jazi, graffiti-artist dont les fresques redécorent les villes de Suisse romande depuis 23 ans. Né à Genève en 1973, Jazi s'est rapidement démarqué par son style hyper-réaliste et une esthétique efficace, lui valant d'être régulièrement invité sur des scènes internationales où il collabore avec d'autres artistes renommés ou expose et publie dans des revues spécialisées. Ses oeuvres se déclinent sur divers supports (toiles, tôle, verre, bois), variant le plaisir de l'artiste et le nôtre, en rendant son art accessible au grand public sous différents angles.

L'entrevue commence dans une ambiance chill, bercée par de belles sélections jazz, soul et funk: l'atmosphère idéale pour une entrevue authentique et sympa, à l'image de l'artiste. L'invitant à aborder librement les sujets qu'il aime, la conversation débute au hasard sur la vitesse d'éxécution des graffitis. Jazi fait partie de ces artistes qui aiment maintenir un certain rythme pour peindre, d'une part, parce qu'on évite de s'éterniser dans la rue pour demeurer insaisissable, et d'autre part car la vitesse permet de jouer sur les contours et effets de lumière.

Je pense que l'on perd une part de spontanéité si on met trop de temps à éxécuter une peinture, et le rendu prend un côté plutôt mou - ce qui n'est pas un problème si c'est effectivement l'effet recherché par l'artiste. La bombe propulse la peinture à une certaine vitesse et impose un rythme auquel on doit s'adapter pour réussir ses traits. Un trait fin impose d'aller vite par exemple et il existe maintenant des sprays permettant de gérer cette contrainte. J'aime mettre beaucoup d'énergie lorsque je peins, et je pense que cela se voit à travers mes créations.

L'artiste peut-il se permettre d'être perfectionniste en travaillant vite?

Les oeuvres sont généralement faites pour être vues d'une certaine distance, et on doit aussi prendre du recul pour une vue d'ensemble. On soigne les détails mais il reste des parties brutes, qui font aussi partie du charme général. Certains artistes avec qui j'ai eu l'occasion de peindre, comme Loomit, ont des courbes un peu cassées, mais il sait exactement le rendu que cela aura de loin et les résultats sont impressionnants.

Quel furent les déclics, lorsque tu as su que le graffiti ferait partie intégrante de ta vie?

Les premiers kiffs sont les graffs que j'ai vu gamin à New-York, en particulier un dessin sur un camion et je trouvais sympa que le support soit mobile. A Genève, ce sont les reportages diffusés fin des années 70, dont Style Wars avec des artistes new-yorkais, qui m'ont inspirés. J'ai instantanément adhéré à cet univers, cool et plein de couleurs, qui rappelait les Comics. Beaucoup de graffitis sont d'ailleurs influencés par les bandes dessinées, nous sommes peut-être des générations entières à y avoir été particulièrement exposées.

Les premiers graffs sont apparus à Genève vers 1983 sur un mur nommé Art Crime, dont je garde un excellent souvenir. Ces fresques m'ont inspirées et donné envie d'en faire à mon tour. La décision d'en faire un métier s'est faite avec le temps, durant des périodes de chômage où j'ai reçu mes premiers mandats, et lorsque je ne trouvais pas d'autre travail qui me plaise entièrement.

Comment as-tu développé ton style et tes techniques?

Au départ, je n'avais pas de photos à utiliser en exemple, juste les souvenirs d'images, vues à la télé et à New-York.
J'ai développé mes techniques par la pratique et la rencontre d'autres artistes, inclus ceux dont je n'aimais pas forcément les styles. Les voyages auxquels j'ai été invité m'ont aussi permis de développer ma créativité.

On n'avait pas la facilité actuelle pour se procurer du matériel via l'Internet, mais il y avait un autre esprit, plus communautaire, où l'on se rassemblait en groupes de graffeurs dans un mouvement hip-hop qui se développait. Il y avait peu de soirées organisées, du coup les rares events étaient très fédérateurs: de nombreuses personnes venaient de l'étranger pour des soirées organisées à la Coupole de Bienne par exemple, et le groupe IAM y faisait ses premiers concerts! Cette énergie créait beaucoup d'interactions et d'échanges enrichissants, c'était aussi un moyen privilégié de se procurer des revues spécialisées, encore peu distribuées à l'époque.

Quels liens entre le hip-hop et le graffiti?

Probablement l'esprit revendicateur et une dimension communautaire, parfois extrêmes mais les gens se sont ouverts avec le temps. J'ai découvert d'autres courants musicaux à travers les samples utilisés dans le hip-hop, comme j'ai pu découvrir d'autres cultures à travers le graffiti - une approche similaire de la culture que l'on souhaite démocratique, on s' exprime et l'on fait participer tout le monde en s'exposant publiquement.

Quels changements avec l'arrivée d'Internet?

C'est le début de la fin (rires). Plus sérieusement, il y a une profusion d'informations qui ne sont malheureusement pas toutes de qualité. J'apprécie le côté ouvert, non élitiste du graffiti, en même temps certains pourraient être plus critiques quant à l'information publiée. L'important reste que les gens se fassent plaisir et je préfère de loin peindre avec quelqu'un qui s'amuse que le contraire - passer une journée tendue avec un gars, bof, l'idée reste de passer des bons moments!

Les meilleurs souvenirs?

Immédiatement un lot de mauvais souvenirs (rires), je n'aime pas peindre en public et j'ai dû le faire plusieurs fois, aussi parce que les cachets sont parfois intéressants. J'apprécie surtout que les gens voient le résultat, pas l'élaboration des fresques. 

Un des meilleurs souvenirs furent  4 mois passés à Toronto avec Case et duro3, rencontrés par pur hasard dans un shop de graff. Je peignais avec eux tout en étudiant l'anglais, la belle vie! On a fait des fresques sympas dont un sur le thème des super héros, qui reste un des graffs collectifs que j'aime le plus. J'apprécie beaucoup le Mac Krew de Paris également, avec qui il est autant agréable de travailler que de faire la fête!

Les voyages font toujours partie des bons souvenirs, avec des rencontres professionelles et amicales permettant aussi de s'ouvrir et avancer. Ce n'est pas en restant à Genève que l'on peut faire évoluer ses techniques- même si l'Internet permet de se projeter ailleurs sans billet d'avion, ce n'est pas la même chose que d'être sur place et de vivre toute l'ambiance!

Quelles sources d'inspiration?

J'aime peindre des choses joyeuses et féériques en général, inspirées par des souvenirs d' images et les rendus possibles sur un mur. Si beaucoup d'artistes sont plus créatifs dans des moments de spleen, pour ma part, je ne peux rien produire si je ne suis pas en forme. Une amie me disait qu'elle regardait mes dessins pour se remonter le moral, je trouve cela génial et flatteur!

Pour les styles, j'ai longtemps privilégié le réalisme, qui rend aussi l'art plus accessible au public. Les gens semblent moins liés s'ils ne comprennent pas le contenu des oeuvres. Le réalisme amène aussi une sorte de réconfort: si l'on est sûr de pouvoir techniquement reproduire un dessin, on sait que l'on a peu de chance de rater l'oeuvre globale. Je reviens maintenant à des peintures plus abstraites, par besoin de sponanéité, comme c'est moins évident sur des dessins où l'on doit respecter les tracés.

Est-ce le dessin qui t'a mené au graffiti, ou l'inverse?

La reprise du dessin est venue en graffant et  j'ai pris des cours plus tard, via un apprentissage en arts graphiques, avec des dessins d'observations et de nus instructifs - savoir dessiner un corps humain permet en effet de dessiner toute autre forme existante par la suite. Les formes rondes sont les plus agréables à reproduire, avec de belles courbes.

Quand tu  peins un mur, tu suis des schémas ou tu y vas freestyle?

J'ai mes esquisses avec moi, j'aime bien être carré au début puis je me laisse une liberté pour le coloriage. Ceux qui improvisent le font en général avec des lettrages, comme Rey à Genève, avec de beaux résultats. Pour ma part, je n'ai pas cet automatisme, pas même pour des lettrages et mes personnages, à moins d'être basiques, sont rarement improvisés.

J'ai aussi appris à oublier les esquisses pour rester spontané, ce qui ne peut être le cas tant qu'on a les yeux rivés sur le croquis. Il faut savoir rester flexible dans le graffiti, s'adapter aux supports et aux styles des personnes avec qui l'on peint, afin que l'ensemble soit harmonieux. 

Combien d'oeuvres as-tu peint en tout?

Je pense être à plus de 200 oeuvres, avec une moyenne de 12 par année - ce qui ne représente pas forcément grand-chose en comparaison avec des graffeurs comme Vision, avec plus de 1500 lettrages et qui peint quasiment en permanence, avec un travail à côté - dans le milieu, on se dit que depuis le temps il a bien dû tester toutes les combinaisons de couleurs possibles! J'aurais probablement produit  plus si je ne faisais que des lettrages, mais les productions prennent plus de temps comme je peins essentiellement des personnages avec fonds.

Cela t'intéresse de savoir ce que l'on pense de tes oeuvres?

Pas spécialement, chacun à mon avis doit être libre de ce qu'il pense et de ce fait,  je ne cherche pas forcément à prendre connaissance des opinions. C'est toujours intéressant d'en être informé par hasard, toutes les perspectives sont enrichissantes.

Que penses-tu du street art dans la région?

Il existe de très belles oeuvres, notamment dans le style hardcore et illégal, les pièces sont posées à des endroits audacieux, qu'il fallait déjà trouver puis oser peindre. J'aime bien ce courant du graffiti, même si je n'en fais pas personnellement car on pourrait vite me retrouver (rires). Ces dessins doivent être éxécutés vite et bien, et ces contraintes sont bien maîtrisées.

Comment la Suisse perçoit le street art en général?

Faire du graffiti et vouloir être considéré comme artiste relève encore du défi ici. Les gens ne reconnaissent pas forcément la valeur artistique du street art, même s'ils l'apprécient. A titre d'exemple les politiciens mandatent parfois des graffeurs 500 francs pour de belles murales. C'est un manque de respect  vis-à-vis de travaux bien réalisés, et dommage car on pourrait mieux soutenir les jeunes!

Les gens ne savent peut-être pas non plus comment interpréter le graffiti, peut-être qu'en voyant des jeunes en faire, il est admis que c'est à la portée de tout le monde? Les codes et contraintes de chaque oeuvre sont parfois difficiles à distinguer, surtout dans le style abstrait comme les lettrages, et cela inhibe peut-être aussi la curiosité. En parallèle d'autres trouvent cela très contemporain, et on le constate à travers l'engouement commercial  pour le street art - chacun ses goûts!

Il me semble par ailleurs qu'il y ait peu de programmes de sponsors pour les artistes en Suisse, malgré les talents, comme s'il était admis d'avoir du succès mais on ne cherche pas à l'exporter, il doit rester local. On est peut-être innovateur dans les technologies mais pour l'art on attend que les choses marchent ailleurs pour importer les concepts, avec un décalage de plusieurs années, comme par aversion du risque.

Quelles marges de liberté dans tes mandats?

Cela va de la personne qui sait exactement ce qu'elle veut, presque jusqu'à réaliser elle-même les maquettes et collages, aux autres qui ont des thèmes en tête et me laissent la liberté de les réaliser. C'est appréciable car on s'assure de pouvoir satisfaire le client sans direction imposée. Il va de soi qu'il y a des contraintes que je suis prêt à considérer comme des codes-couleurs, mais ce sont des défis intéressants. S'il ne me reste que peu de liberté, l'oeuvre se résume à de l'éxécution.



Certaines modifications ultérieures peuvent aller jusqu'à doubler le temps de travail prévu et peu de clients acceptent de rémunérer l'artiste en conséquence. C'est dommage, comme si l'on avait payé dans le commerce un t-shirt mais que l'on en prend deux, le producteur se trouve simplement lésé.

Des rêves particuliers?

Vivre de mon art et avoir les moyens de m'y consacrer pleinement. C'est une des choses que je fais le mieux, j'aimerai autant en vivre! C'est aussi une question dêtre malin et de savoir chercher les opportunités. La liberté d'horaires est ce que j' apprécie le plus, un luxe qu'on paye parfois à un autre prix.

Peindre implique un long travail de préparation mais je ne le ressens jamais comme tel, je ne me pose des questions que lorsque j'ai des crampes de dos (rires). Je ne me dit jamais en regardant ma montre “vivement 5 heures...” mais plutôt: “aïe, il ne me reste  que 3 heures pour finir!!” L'idéal serait de vivre dans cet état d'esprit là jusqu'à la fin de mes jours - quoiqu'il y ait peut-être une limite d'âge pour peindre de grands murs?

Des projets futurs?

Oui 2 types de projets. Déjà faire les mandats en cours parce qu'il faut que je me nourrisse! Et développer un travail assez personnel, avec un sujet que je souhaite explorer tout au long de l'année, autour du même thème encore en création. C'est d'ailleurs la première fois que je souhaite travailler un thème sur une longue durée, faire des toiles, murs et illustrations avec le même sujet. Si celui-ci plaît, sans forcément chercher à faire de produits dérivés, j'aimerais pouvoir éditer des genres de cartes postales et d'autres supports pour une accessibilité à moindre prix, plein d'idées mais peu de temps pour tout réaliser! J'ai apprécié l'expérience de faire des illustrations pour les jeux vidéos Ubisoft, qui m'a permis d'autres rencontres artistiques intéressantes.

Un message que tu souhaites passer?

Un premier: je constate un racisme ambiant de plus en plus présent et je trouve ça malheureux. Une chose qui m'a déçue, en plus de la surmédiatisation de l'UDC, fut de voir des autocollants aux slogans racistes en ville. J'ai grandi ici et Genève a toujours été à mes yeux comme un petit New-York, ville où les peuples cohabitent en harmonie et font beaucoup d' échanges culturels. Mes amis viennent des quatre coins du monde et cette diversité a toujours été enrichissante. J'ai dans l'idée de faire des graffs qui dénoncent ces tendances. Un deuxième type de graffitis porterait sur le thème de la rumeur, pour des raisons privées (rires). C'est aussi le nom d'un très bon groupe de rap français - ils ont l'art de la tournure des phrases et sont restés fidèles à leurs lignées, j'aime ça!

Merci Jazi pour cette conversation, et très bonne continuation pour tes projets!

 

▬ Expositions

« Eklectik Realism » Spreerstra Gallery, Genève CH
 - 2010

Galerie Marendaz, Genève CH
 - 2009

« Eklectik » Galerie Etc., Genève CH - 2008

« Jazi » Espace d'Art Le NoComment, Genève CH
 - 2007

« Inflammable 2 » Flux Laboratory, Genève CH
 - 2006

« Inflammable » Espace contemporain Le Garage, Genève CH
 - 2005

« Jazi » Lounge Le Scandale, Genève CH - 2005

 

▬ Publications

Mural Art 2, ed. Publikat - 2009

Mural Art, ed. Publikat
 - 2008

Graffiti World, ed. Thames & Hudson
 - 2007

Swiss Graffiti, ed. Aragon
 - 1992

 

▬ Sites officiels

www.jazi.ch

http://www.flickr.com/photos/jazi

http://www.youtube.com/user/elephantesk#p/a/u/0/4Joq_j29D6E

Jazi, graffiti-artist
Jazi, graffiti-artist
Jazi, graffiti-artist
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Avenue Industrielle, Acacias Genève
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Action, Acacias Genève
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Angel 1
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Japan Mask
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Pompiers SIS Genève
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Dragon
Dragon
Hand Mask
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Auto-portrait
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