François Burland

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J’ai découvert le plasticien François Burland lors d’une exposition de ses peintures à la Ferme de la Chapelle. Il exposait alors des bêtes étranges au long corps, qui nageaient dans le ciel et s’entrelaçaient, des créatures à l’expression vierge. Depuis, ses apparitions sont douces comme des âmes amies, des êtres qui n’existent pas et pourtant que je vois, qui habitent mes songes les plus lointains. Je ne sais pas d’où elles viennent. Elles ont, je crois, toujours été là.

Celui qui a donné vie à ces créatures est un enfant solitaire né en 1958 à Lausanne. Il aime surtout la maison de ses grands-parents et la liberté que lui confèrent les grands espaces de la campagne du sud-ouest de la France. Il se sent oppressé par la ville, l’école et par les nombreuses règles de la vie en Suisse. Son monde est rempli des bibelots de sa grand-mère, tels des coquillages et des animaux marins qui fondent ses histoires d’enfant. Chez ses grands-parents, on est tout proche de Sainte-Livrade, appelé aussi Vietnam-sur-Lot, où se trouve un des plus grands camps de réfugiés de l’ancienne Indochine et d’Algérie. Le jeune garçon est fasciné, attiré par ces gens venus de loin. Il noue des amitiés. Adolescent, il arrête l’école et tente un apprentissage de photolithographe, qu’il abandonne. Puis il essaie le métier de vendeur. Il ne tient pas longtemps.

A dix-sept ans, il quitte ses parents et cherche à se débrouiller seul. L’expérience est brutale, il dérive pendant trois ans. Son monde imaginaire est remplacé par l’apprentissage de la survie. Ce sont les années les plus difficiles qu’il a traversé. Aujourd’hui encore, quand on ne le salue pas, il se rappelle la sensation d’être transparent, comme le jeune homme sans logis d’avant. Mais François Burland ne s’arrête pas là. Son enfance devient un paradis perdu qu’il cherchera toute sa vie à retrouver par la création. Il se met à dessiner et rencontre le peintre Jean-Claude Staehli. Grâce à cette amitié, un chemin se trace enfin.

Il ne sait pas peindre au sens académique du terme et il s’en fout. A l’âge de 20 ans, il expose pour la première fois dans une petite galerie. Il se présente à Pierre Keller, à l’époque professeur d’arts plastiques à l’école secondaire et spécialiste d’art contemporain. Sa critique est impitoyable, ses dessins ne valent rien. François Burland lui est encore reconnaissant de ce jugement cruel car grâce à lui, il s’interroge sur ce qu’il recherche vraiment. Trois ans plus tard, il retourne lui montrer son travail et le professeur, cette fois, l’encourage à suivre la voie des arts visuels.

Le peintre expose en 1980 à la galerie Rivolta à Lausanne. Le directeur de la Collection de l’art brut, Michel Thévoz, lui achète quelques œuvres. Puis le peintre part au Sinaï, dont on retrouve les couleurs dans ses peintures. Il y revoit les images de son enfance, les évocations de L’entrée de Jésus à Jérusalem de Giotto, l’Apocalypse d’Angers de Jean.

Huit ans plus tard, il fait une expérience singulière, le désert. Il rencontre des nomades avec qui il se lie. Il n’y est qu’homme, sans possession ni contrainte de représentation, à l’inverse du monde occidental, ses industries et ses hiérarchies. Là-bas, il appréhende mieux la mort, il s’accoutume aussi mieux à la vie. C’est l’époque des cycles de création Les Monstres, fait d’animaux à plusieurs têtes dessinés de profil ; Océaniens, des figures et ornements imbriqués les uns aux autres ; Asawak ou Chaman Blues qui tous représentent des bêtes en mouvement, parfois des flèches, des épées, des boucliers, des chasseurs. On y voit une succession de combats mythiques qui évoquent la guerre et côtoient des symboles de fertilité. A regarder les dessins les uns après les autres, on est comme dans un film image par image. Chaque cycle est un univers pictural à part entière. Puis il y a le cycle Cavaliers Novembre. Elles font peur, reliées entre elles par une sorte de cordon ombilical, parfois rouge, parfois blanc. Il y a quelques planètes de-ci de-là ou peut-être des lunes, des taches, des formes circulaires, surtout dans le cycle Le Jour des Cendres.

Il y a quatre ans, François Burland se réveille un matin habité par la lubie de faire un immense sous-marin. Il y réfléchit toute la journée. Attablé avec des amis ce soir-là, François convainc un ami accepte de financer le projet. Trois mois plus tard, le peintre se retrouve au nord de Bordeaux dans une ancienne halle de produits coloniaux, le Garage Moderne. Il est accompagné de trente personnes pour construire le sous-marin de 17 mètres. Cette expérience ouvre son cycle actuel de création Atomik Magic Circus.

Je visite une autre exposition de François Burland, cette fois à Berne dans la galerie DuflonRacz. Face à moi, imposante, gît une énorme bombe qui prend quasiment tout l’espace. On peut à peine en faire le tour, elle touche presque le plafond. La lumière est claire; heureusement, sinon j’étoufferais. Fat Boy est la dernière création de François Burland pour la galerie. Elle a été construite par près de quinze jeunes gens en difficulté dans le cadre d’un centre de formation professionnelle spécialisée à Sion. La sculpture rappelle Fat Man, nom de code de la bombe larguée le neuf août 1945 sur Nagasaki, trois jours après que Little Boy ait été lâchée sur Hiroshima. La gorge serrée et la bouche sèche, je lève les yeux et vois des ruines en fumée, des chars et des avions de guerre dans un ciel rose. Le collage me rappelle les photos de Berlin à la fin de la guerre. La couleur du ciel me transporte vers mes souvenirs de mégapoles où la nuit est presque aussi lumineuse que le jour, de cet éclairage urbain ultra-imposant, brunâtre de smog environnant. Je me mets à tousser.

En direction de la gare, le peintre me raconte que deux amis photographes et lui repartent dans une création collective grâce au prix FEMS qui lui a été décerné l’année passée par la fondation Sandoz. Ils désirent faire raconter la conquête de l’espace par les gens du quartier. Ils se déguiseront, seront pris en photo par les photographes qui monteront un diaporama. Il y aura aussi dix grandes machines statiques, des broderies, des gravures, et bien d’autres choses encore.

 

Le collectif Atomik Magic Circus, composé du plasticien François Burland ainsi que de photographes Nadja Kilchhhofer et Romain Mader, présentera son travail dans le cadre du festival Images à Vevey prévu du 13 septembre au 05 octobre 2014.

François Burland © Nadja Kilchhofer & Romain Mader
François Burland © Nadja Kilchhofer & Romain Mader
Poya © François Burland
Poya © François Burland
Sans titre, 1989 © François Burland
Sans titre, 1989 © François Burland