Agnès Varda

Submitted by iagoda on Tue, 30/09/2014 - 22:08

Sous une pluie battante d'applaudissements et devant une centaine de courageux spectateurs restés avec leur pèlerine sur la Piazza Grande, la cinéaste Agnès Varda a reçu un Léopard d'honneur au festival de Locarno pour l’ensemble de sa carrière. C’est l’occasion pour Italic de mettre en avant certains aspects de son travail et quelques films-joyaux de cette magnifique artiste de l’image en mouvement.

 

« C’est amusant le cinéma, dit-elle. Dans ma vie, j’ai reçu un chien aux îles Canaries, un ours à Berlin, un lion à Venise, et pour compléter mon zoo maintenant, je reçois un léopard... » La remise d'un prix à Agnès Varda et la rétrospective qui l'a accompagnée, ont probablement constitué le point fort d'une édition 2014 du festival, où semblaient concourir à qui ferait le film le plus tragique et le plus terne possible...

En revanche, les films choisis pour faire découvrir le cinéma d'Agnès Varda étaient les bons, avec en particulier une version fraîchement remastérisée de son long-métrage de fiction "Sans toits, ni lois" (1985), avec Sandrine Bonnaire, qui est d'un réalisme social tellement vrai, juste et interpellant qu'il en donne des frissons. Mais on s'était promis de parler des productions plus joyeuses ou du moins plus lumineuses des uns, des autres comme de Varda, à commencer par ses derniers documentaires parmi lesquels ont été projetés "Les glaneurs et la glaneuse" (2000) et "Les plages d'Agnès" (2008).

Ce sont deux œuvres captivantes qui se rapprochent dans leur forme de l'essai filmique, genre dont était pionnier et s'est fait maître un ami et une influence à elle : Chris Marker. Dans celles-ci, Agnès Varda s'inclut pleinement en tant que cinéaste-narratrice, et on prend alors plaisir à suivre le fil de sa pensée. Cela ne l'empêche pas de couvrir des thèmes de manière aussi complète que saisissable dans une optique encyclopédique. Tel est précisément le cas dans son travail sur les glâneurs, et la glaneuse qui n'est autre qu'elle-même avec sa caméra. On part d'un plan du célèbre tableau du peintre Millet parmi d'autres peintures du XIXème siècle sur le sujet, Varda posant épiquement à côté de l'un d'eux une botte d'épis de blé sur l'épaule. Faisant le lien entre le monde de l’art et la vie quotidienne des paysans (du passé et du présent), Agnès part à la recherche de la pratique du glânage et compare les gestes d’hier à ceux d’aujourd’hui. Ramasser les blés restants après la moisson était alors une activité réservée aux femmes, parce qu’il fallait se baisser. Varda constate qu’elle est à présent pratiquée par tous en période de crise, qu'il s'agisse de ceux qui continuent à glaner dans les campagnes ("Il y en a qui sont bien contents quand la machine à des ratés.") comme de ceux qui font les marchés urbains après les ventes, ou encore les poubelles de supermarché. Le glanage ressurgit dans les villes, comme la résultante d’une société d’abondance qui est aussi inégalitaire qu’elle ne se contrôle plus, mais on ne fait plus ça en groupe, mais dans le chacun pour soi, l’assimilant d’autant à une pratique honteuse. La caméra de Varda suit des personnes qui évoluent en marge de la société, portrait d'hommes et de femmes se nourrissant de fruits et de légumes non récoltés ou de rebus laissés sur les marchés, qu’ils le fassent par nécessité ou par sport, mais aussi des artistes glaneurs, des glaneurs de matériaux en toutes sortes, d’emballages de produit et qui préfèrent agir de nuit, avant l’arrivée des camions de récupération.

Loin de tout misérabilisme et au-delà de la fragilité de leur condition, on découvre des personnes qui frappent par leur débrouillardise, leur générosité et la manière dont ils se jouent des absurdités de notre système.

De tous les genres cinématographiques, Agnès Varda excelle en particulier dans la biographie filmée, et le montre bien ici en interrogeant des personnes a priori si anodines et de fait si inédites de notre temps, en suivant leur journée, mais aussi dans le souci qu'elle porte à savoir ce qu'ils sont devenus. C’est l’objet de son film "Deux ans après" (2002).
Transfigurant un genre souvent mal exploité au cinéma, elle a réalisé le portrait de l'actrice Jane Birkin à travers deux films, "Jane B. par Agnès V." et "Kung-fu Master" -tous deux sortis en 1987-, ainsi que celui de son mari, Jacques Demy, dans "Jacquot de Nantes" (1991).

Récemment, avec le film "Les plages d'Agnès" (2008), elle s'est lancée dans sa propre biographie, avec beaucoup de bonheur et de grâce. Les plages de Belgique, de France et de Californie - à travers des images d'archive - apparaissent ici comme une constante, une trame qui lui permet de remonter le cours du temps. Leur sable et les paysages côtiers deviennent la scène où elle fait jouer par des enfants du coin des moments de jeunesse qu'elle a réellement vécus, notamment dans la ville de Sète où elle s'était réfugiée avec sa famille pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils portent les mêmes maillots de bain à bretelle que les gens portaient, dans un paysage qui garde les traces du présent du film et dont elle est la preuve vivante en en faisant partie en tant que narratrice-réalisatrice de « quatre-vingts balais et des poussières ». Elle évoque face aux enfants : "Je ne sais pas ce que c'est que de reconstituer une scène comme celle-là. Est-ce que cela fait revivre cela? je ne sais pas, pour moi c'est un jeu...". Pour approcher des moments de son existence, Varda fait usage de procédés assimilables au psychodrame, scènes de plage qui ont sûrement été une source d'inspiration pour Alejandro Jodorowsky en vue de la réalisation de son magnifique film "La danse de la réalité" (2013). Mais elle le fait avec un sens de la légèreté et de l'humour qui rend le film divertissant. Aussi, une autre qualité bien à elle ici, mais qui ressort dans toute son oeuvre récente est sa capacité à rendre hommage, que ce soit aux inconnus vers lesquels elle décide d'aller à la rencontre, à ceux qu'elle a connus et qui ne sont plus de ce monde, mais aussi à son entourage proche - ceux qu'elle côtoie tous les jours - à l'instar des membres de sa boîte de production. Dans un passage du film, elle leur fait jouer une scène de bureau dans un décor de plage au beau milieu de la ville de Paris. Tout l’attirail est là, les chaises de bureau à roulette, les classeurs, les dossiers, les cassettes-vidéo, les ordinateurs sur table, les téléphones sur le sable, avant que ne s’annonce une tempête de pluie et qu’il faille protéger les machines sous une bâche en plastique.

C'est irréel, c'est beau ; amusant et gratifiant.