Visite muséale aux mille visages

J’ai découvert l’œuvre passionnante de Linda Naeff à la Ferme de la Chapelle à l’occasion d’une exposition il y a quelques années. C’était il y a peu le musée de Carouge qui lui consacrait une rétrospective. Dès mes premières déambulations le long des murs blancs, j’ai été frappée par des centaines de visages. Il y en avait partout, des petits, des grands, des souriants, des déformés, la plupart avaient une expression angoissée. Dans la pièce dédiée à la famille de la peintre, j’y ai vu une mère aux yeux vides, des figures parentales menaçantes, des sœurs au regard naïf. Linda était la cinquième fille d’un père autoritaire et d’une mère suicidaire.

 

Peindre c’est aussi se taire, hurler sans bruit

Au gré de la lecture de ses mots plein d’humour sur les murs, en plus de ses sculptures et ses tableaux, la voix de Linda m’a transporté dans son monde intérieur (phrases en italique). On y sent l’artiste dans son état premier, portée par la nécessité de sortir d’elle les visions et hantises de sa psyché. Je me suis arrêtée sur une peinture réalisée sur des images d’échographies, où en arrière plan, on voit des fœtus à répétition. Au-dessous de ce tableau, de nombreux visages effrayants étaient disposés sur des corps allongés. Ces sculptures semblaient aussi fragiles que l’expression de leurs visages.

 

Je suis une pessimiste joyeuse et une optimiste triste

De son vivant, Linda avait rarement présenté ses peintures au grand public. C’est qu’elle ne voulait rien vendre. Les rares fois où elle avait accepté de donner une œuvre, elle la reproduisait avant de s’en séparer. Tout au long de sa retraite, elle a accumulé ses créations dans son appartement, qu’elle rangeait par couche, pour certaines entourées de papier cellophane, pour d’autres disposées sur une étagère ou contre un mur, de telle sorte qu’au fur et à mesure du temps, il n’y avait plus un coin vide chez elle. Diogène de son art, elle a rempli son espace intérieur de manière ordonnée et rigoureuse, chaque élément faisant partie d’un tout. Le conservateur m’a raconté qu’un jour, ses filles lui ont rendu visite. Elle était en train de multiplier des petites figurines en terre cuite, elle avait décidé d’en faire cent. Sur injonction de ses filles, elle n’en fit que trente-neuf.

 

Le bonheur, cette chose qui n’existe pas

A 60 ans, elle se met à fréquenter des cours à l’école des Arts appliqués et au collège de Saussure le soir. Linda se fichait de la technique, elle s’intéressait au processus de création et à échanger autour de la peinture et de la sculpture avec les autres peintres dilettantes. Une vanne s’ouvrit, elle se mit peu à peu à travailler tous les jours. Les supports de ses créations provenaient de matériaux du quotidien qu’elle récupérait. Emballages divers et variés provenant des grandes surfaces, affiches, cartons, papier cellophane, tout y passait. Dans le couloir du musée, des petites figurines étaient accrochées dans des boites de Ferrero Rocher. Elle fut un temps vendeuse de chocolat à la Placette, où à l’aide d’un micro, elle attirait les clients.

 

Dans politique il y a poli, trop poli pour être honnête

Juste avant d’entrée dans la pièce du musée consacrée à la matière dans l’œuvre de la coiffeuse, il y avait un grand portrait d’elle en noir et blanc. Linda était drôle et tragique en même temps, tout comme ses petites figurines en terre, des clowns tristes, des pingouins qui se font un câlin, une sorcière, un ivrogne tout cabossé. La ressemblance entre son visage et ceux peints et sculptés partout dans cette exposition est frappante. Tous ces visages ne sont-ils en fait qu’un seul visage ? Dans la pièce suivante, j’ai vu des pierres peintes qui montraient un paysage, le soleil et la mer. Soudain, je reconnus des os de poulet et des barquettes fondues autour de petites figurines en terre cuite. Linda a ainsi entouré ses petits êtres dans du plastique transparent, comme si elle avait voulu reproduire une sorte de placenta, glaçant.

 

Et si la vie tissait des fils entre les êtres au lieu de fils barbelés, il faut le dire aux enfants

La pièce suivante était consacrée aux peintures de Linda, qu’elle réalisait derrière des affiches publicitaires. Quelques mois après la visite, je me souviens encore parfaitement de ces portraits, qui ont provoqué chez moi à la fois une inquiétude et une sorte d’attachement. Comme si elle avait donné vie aux morts qui habitaient son âme. Dans la dernière pièce, une forêt d’unijambistes apparut, fait à l’aide de prothèses dentaires. Leur rire avait quelque chose d’ironique, d’effrayant, leur écho éclata au fond de ma tête en les regardant.

 

Mieux vaut être un chien vivant qu’un lion mort

C’était au café de la Maison des arts du Grütli, à l’occasion du centenaire du mouvement DADA, que j’ai appris la mort de Linda. Déçue de ne pouvoir la rencontrer, j’aurai au moins été plongée dans son œuvre au musée. Et découvert trop tard cette femme artiste, sans doute trop modeste de son vivant.