Visions du réel 2012 : quel genre de transition ?

LA TRANSITION / TOP 5 :
« Tahrir » : Stefano Savona est parti avec son Canon 5D, un appareil-photo qui permet de filmer et avec lequel il a pu entrer en tant que « touriste » dans l’Egypte en pleine ébullition de l’année passée. Il en a rapporté un superbe hymne à la révolution, une transe musicale et politique d’une heure et demi qui nous emmène littéralement sur la place égyptienne et qui nous relie avec ce que peut (re)devenir le politique grâce à la reprise en main du pouvoir par le peuple. C’était en 2011, un film d’archive désormais...

« Cadenas » : Des femmes, dans la belle Sardaigne, semblent passer leur journée à ouvrir et fermer les barrières en chaînes des passages à niveaux ferroviaires rouillés. Métiers d’autrefois, métiers d’un temps où l’on préférait ne pas savoir ce que signifiait efficacité, rapidité, utilité. Mais savoir apprécier le temps qui passe en tricotant à côté des rails à un prix qui semble bien minime: 34 secondes, le temps que le wagon unique passe en trombe, de l’aube au crépuscule. Un jour une barrière électrique finira par remplacer ces gardiennes d’un autre temps. C’est du rapport au temps qu’il est question ici, ce perpétuel enjeu de nos vies: dans quelle vitesse voulons-nous vivre ?

« Le thé ou l’électricité » : Magnifique plongée dans la vie d’un village perdu dans les hauteurs rudes du Haut-Atlas marocain, où l’on espère une route praticable mais où l’on reçoit l’électricité. Cadeau empoisonné? Payant, dans tous les cas... Une vache contre une télévision, et à nous le monde ! Et les visages hébétés devant le poste, et un homme qui s’insurge : nous ne sommes plus solidaires, et les sonnettes récemment posées sur les maisons laissent planer un futur bien différent... La technologie va changer la vie, annonce un vieux. Espérons que les nouvelles ampoules qui illuminent les maisons serviront plus aux devoirs des enfants qu’aux soirées télé.

« Bad weather » : Sur une île au sud du Bengladesh, des prostituées attendent les hommes qui ne viennent plus. L’île de Banishanta se noie doucement, au rythme de l’eau qui reprend ses droits et de la Terre qui se réchauffe. Et que mangeront les laides ? La chatte de vos grandsmère, leur répond-t-on. Les sisters du bordel – victimes de la Nature et des Hommes – deviennent des guerrières du sexe, quitte à en effrayer les quelques visiteurs; et le fou du coin parle pour l’humanité: Everything is mud, just mud.

« Empire of dust »: Au Congo, on termine tout juste de fêter le cinquantenaire de la RDC et voilà que de nouveaux colons ont fait leur apparition : les Chinois, grands entrepreneurs du continent africain. Le film du flamand Bram van Paesschen suit deux personnages – Yao Lang le Chinois businessman & Eddy le Congolais traducteur – dans une odyssée transculturelle qui oscille entre comique et tragique. Là où l’on jubile, c’est de devenir spectateur de la grande farce qui se joue devant nos yeux grâce au jeu de la traduction diplomatique de Eddy (et des situations quasiment ubuesques que créé le décalage culturel entre système organisationnel chinois et congolais). Là où l’on pleure, c’est quand on apprend que les Chinois ont signé un contrat dont les chiffres nous dépassent tous avec le gouvernement congolais.

Alors certes, on est en pleine transition. Mais ne l’est-on pas en permanence ? La transformation n’est-elle pas constante, de traditions en traditions nouvelles, en tradition perdues; d’une utopie à une autre, d’une guerre à une guerre, sans cesse renouvelée, sans cesse revécue, sous de nouvelles formes ? Les leçons de l’Histoire s’évanouissent dans l’ombre du passé, les fascismes se perpétuent, les opprimés font des petits-enfants, les autres aussi et rien ne change vraiment, les droits s’inventent et puis s’oublient. Et pourtant le monde est beau... Et heureusement. Et parfois, comme le témoigne « Capitaine Thomas Sankara », très beau travail de souvenir de Christophe Cupelin sur le révolutionnaire burkinabé Thomas Sankara, de grands hommes apparaissent et les utopies deviennent réelles. Alors l’espoir peut renaître, même si à la fin l’homme se fait assassiner.

Mais lorsque je suis sortie d’une énième séance l’autre jour, j’ai réalisé que je sentais un malaise, un malaise qui n’était pas lié à ce constat d’un monde qui change, qui s’écrase sur lui-même ou qui se radicalise pour le pire. Mon malaise, c’était un manque. Il me manquait des femmes, il me manquait non pas une vision féminine (car cela il y a eu) ni un personnage, mais un sujet féminin pleinement considéré, un sujet féminin différent certes mais présent entièrement et essentiellement, au-delà de l’aliénation des rapports de pouvoir ou de domination. Peut-être était-ce un constat. Celui de réaliser que la femme continue, un peu partout, d’être majoritairement cantonnée dans un rôle inférieur à celui de l’homme.

J’ai vu pourtant deux films où la femme est montrée dans sa splendeur humaine avant tout :

« The observers » dans lequel deux femmes gardent un observatoire météorologique sur un mont enneigé des USA, à tour de rôle au gré des saisons, et mesurent le ciel et ses mouvements. Ici, la femme devient un simple être, minuscule au milieu du grand Tout, grande par la dignité de son devoir, grande dans le silence qui berce le film. Silence relatif, qui n’est en fait qu’une absence de mots car l’espace est rempli par une bande-son riche qui donne au film toute sa puissance. Ce qui m’a semblé important ici était la pleine présence d’un individu dans la Nature, qui va au-delà de l’être homme ou de l’être femme.

« Laura », longue promenade aux côtés de Laura, Argentine-Brésilienne aux faux-cils et à la classe folle. Le film est beau, parce qu’il permet à une personne d’être maîtresse du personnage que le réalisateur désire montrer, et parce qu’on sort du film avec l’impression d’avoir été au coeur de quelqu’un dont le mystère reste pourtant épais. Tu crois savoir qui je suis, mais tu ne le sais pas. Et Laura, qui est à la fois parasite du monde de la jet-set, femme libre, femme folle peut-être, Mère Térésa de l’amour ou vieille harpie, future productrice, syllogomane, est surtout et avant tout une femme qui ose vivre sa vie.

Mais deux, c’est bien peu sur trente-sept. Et je crois que le très étrange « The ballad of Genesis and Lady Jaye » de la française Marie Losier ne fait que confirmer ce malaise : Genesis P-Orridge (pape de la musique industrielle) et la performeuse Lady Jaye s’aiment, et au lieu de faire un enfant qui soit l’image de leur fusion, ils veulent devenir un seul et même être, un 3ème individu qui serait la synthèse d’eux deux. Ils appellent cela la pandrogynie, et l’on est ici en plein dans la question moderne de la création de soi. Mais si P-Orridge dit vouloir devenir le miroir de celle qu’il aime, sa Lady, et entre pour cela dans une folle démarche de transformation chirurgicale (que rejoint Lady Jaye pour certaines opérations comme les implants mammaires), au final on a plutôt l’intuition de sa monstruosité. Non pas que l’homme devenu mi-femme mi-homme soit un monstre, mais de l'être nouveau semble émaner une espèce de vide émotionnel qui l’éloigne d’une authenticité humaine, et si certains (la philosophe qui a clos la projection par une intervention, par exemple) parlent d’Ogre, je dirais simplement que l’on est face à une vie qui n’est plus qu’une performance constante. La transition, puisque de transition nous parlons, est finalement un passage d’un être inaccompli à un être suprême. Société du spectacle disent certains ; peut-être que le risque aujourd’hui c’est ceci, la systématisation de l’individu-spectacle.

En attendant, le festival a été clôturé en beauté vendredi soir par la projection de « Vivan las antipodas ! » de Victor Kossakosky, un film introduit en amuse-bouche par Carlos Klein dans son documentaire « Where the condors fly » dans lequel on suit le réalisateur russe penser et réaliser son film. Ne filme pas si tu peux vivre sans, glisse Kossakovsky, qu’on a plaisir à découvrir fougueux derrière ses caméras. Il crie, rigole, tempête, pleure, tombe, s’illumine et nous offre un film d’une grâce folle. Des vies, sur quelques coins du globe, qui s’attendent ou se répondent sans le savoir, au milieu d’une nature d’une beauté hallucinante. Capter les infimes détails du réel brut, les observer minutieusement pour rendre en images toute leur splendeur, c’est faire de la réalité un spectacle grandiose, et là le Spectacle a tout son sens. La mise en scène est assumée -– elle existe partout et toujours –- mais elle s’efface sur elle-même tant une forme de pureté de la réalité nous semble atteinte dans ce film inspirant et inspiré.

Visions du Réel 2012, une cuvée intéressante, mais dans laquelle il manque à mon sens deux thématiques actuelles (qui n’en sont en réalité qu’une seule) : les enjeux des mouvements migratoires et la xénophobisation européenne. D’autre part, le thème du travail et de ses formes nouvelles (perpétuelles ?) d’exploitation n’a pas non plus été très présent, et ce n’est peut-être pas un hasard : il y a des choses qu’on ne veut pas voir, non ? Le jour où un festival de documentaires deviendra financièrement accessible à tous, alors on pourra se féliciter d’avoir choisi la bonne pente pour remonter de notre crevasse.

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