Un retour d’Oscar Strasnoy, Festival d'Aix-en-Provence

L’argument est simple : un homme revient trente années plus tard au pays qu’il avait abandonné au temps de la dictature pour assister au mariage du fils de la femme qu’il avait jadis aimée et se retrouvera condamné à attendre dans un no man’s land sans avoir pu obtenir le pardon de ceux qui furent ses proches.

Les six instrumentistes et les chanteurs arrivent par la porte du théâtre à ciel ouvert sur un rythme de percussions répétitif et prennent place sur le plateau : point de fosse pour cette opéra de chambre mais un espace scénique unique délimité côté jardin par le néon d’un hôtel et côté cour un mur de porte vitrées qui engloutiront Nestor Fabris dans l’espérance d’un présent rendu impossible par le retour dans le passé ; faute de l’insigne lui permettant de repartir des vestiges d’un régime qu’il a fui, le héros est condamné à accueillir les impétrants au royaume de la mémoire oubliée.

La partition du compositeur argentin s’ouvre sur une scène de foules en salles d’embarquement aéroportuaires : la superposition des annonces de destinations dans un tempo prestissimo, rappelant la musique de Ligeti, et la légèreté de la texture chorale traduisent avec une efficacité redoutable l’assourdissante ubiquité qui se dégage de ces lieux de nulle part censés être la porte d’entrée à notre rêve d’exotisme et qui pourraient tout aussi bien être celle de l’oubli et d’enfers sans retour.  Dans l’excitation du voyage et du dépaysement, le temps se contracte jusqu’à n’avoir pas plus de signification qu’une succession de codes chiffrés comme ceux qui s’égrènent sur la paroi vitrée illuminée de bleu. Le temps se dilate à l’arrivée sur la terre d’un retour en quête de mémoire et la partition privilégie alors un tempo de marche hébétée scandé par les accords des deux pianos qui se répondent et se font l’écho de cette quête d’une réconciliation impossible avec une histoire qui n’a pas été vécue. Cette psalmodie est habillée d’un tressage envoûtant de percussions et de solos de trombones qui évoquent la sensualité angoissée d’un Miles Davis.

Le texte est chanté en français, langue du présent et celle du héros, en espagnol, celle des argentins et du passé, et en latin dans les chœurs qui relient l’intrigue au mythe de l’Enéide, participant ainsi à l’effacement des contours de la réalité et plongeant le personnage dans une mémoire sans histoire. La lassitude des rythmes exsangues est un peu la marque distinctive de la partition, même si elle est parfois communicative. Cette identité originale est remarquablement rehaussée par les lumières d’ Eric Soyer et le spectacle est en harmonie avec le chant des cigales en basse continue, la tombée de la nuit en toile de fond et le fumet des moissons en écho. Les instrumentistes et les chanteurs de l’Ensemble Musicatreize sont sous la conduite attentive de Roland Hayrabedian.

En première partie de soirée, nous étions invités à déambuler dans un parcours reliant une improvisation de la chorégraphe Michelle Noiret, la Primultime rencontre, où les entrelacs des bras autour du corps répondent au silence recueilli des sous-bois, et à l’air de Purcell, Music for a while chanté par Alfred Deller d’entre les morts par l’intermédiaire d’un enregistrement discographique, exhalant le soupir de la fugacité de l’instant ; une interprétation de pièces pour voix et théorbe de Monteverdi, Kasperger et Barbara Strozzi, chantant la peine d’amour et la consolation de la mort, et une lecture par Dominique Bluzet d’un très beau texte de Silvina Ocampo extrait du Rapport sur le Ciel et l’Enfer et d’un passage de l’Enéide de Virgile anticipant un écho que l’on trouvera en seconde partie dans l’opéra d’Oscar Strannoy, faisant de ces zakouskis un prolongement herméneutique naturel de l’œuvre du compositeur argentin et participant à l’atmosphère si particulière de cette soirée.

 Un retour d’Oscar Strasnoy, le 9 juillet 2010, au Grand Saint-Jean, Aix-en-Provence. Avec Job Tomé/Hugo Oliveira Nestor Fabris, Mariana Rewerski/Amaya Dominguez Marta, Roland Hayrabedian direction musicale, Thierry Thieû Niang mise en scène.

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Submitted by Gilles on Mon, 26/07/2010 - 21:15