"Playtime" : la première grande expo romande sur le jeu-vidéo

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L'exposition "Playtime", à la Maison d'Ailleurs de Yverdon-Les-Bains, est la première grande exposition en Suisse romande sur le jeu vidéo. On ne peut que vivement saluer cette manifestation culturelle qui se tient jusqu’au mois de décembre 2012. Dans les propos qui suivent, nous soulignerons quelques travers de cette première, mais de tels propos ne sauraient remettre en question la complexité et la qualité générale d’une exposition qui mérite d’être visitée.
Les manettes de jeu vidéo au fil du temps...
Les manettes de jeu vidéo au fil du temps...

Ça se déroule à la Maison d’Ailleurs à Yverdon: un étonnant musée, habitué à nous faire entrer dans des futurs imaginés du présent et du passé. Rendant ici hommage à la culture du jeu vidéo, on peut dire que les organisateurs ont vu large autant en terme de temps que d’espace octroyés : les visiteurs peuvent découvrir jusqu’en décembre une exposition qui utilise les quatre étages de cette grande maison. Cette ouverture permet de multiplier les manifestations durant les mois à venir en terme de rencontres et de performances qui sont annoncées sur le site Gameculture.ch (site de Pro Helvetia promouvant les relations entre le dixième art et les  formes d’art plus établies, en Suisse).

En abordant le jeu-vidéo en tant phénomène socio-culturel, l’exposition est divisée en quatre parties qui constituent autant d’angles d’approche de ce sujet aux relations disciplinaires complexes : Game Geographies (sur les mondes, la spatialité et les décors dans le jeu), Bodies and Minds (autour des enjeux liés aux avatars et au corps des joueurs) Archeology of fun, une section historique et Assault on Reality, qui donne à voir des créations originales mêlant réel et virtuel. Contrairement à l'exposition "Game Story" à Paris, celle-ci limite beaucoup la présentation et la mise à disposition de jeux ayant fait recette dans le commerce, pour accueillir des oeuvres d'artistes, créateurs eux-mêmes de jeux-vidéo artistiques ou posant leur regard sur le sujet.

Parmi celles-ci, on retiendra notamment les compositions photographiques de Marc Da Cunha Lopes intitulées Made of myths, qui présentent des lieux de stockage, tels que des laboratoires ou des caves, dans lesquels sont empilés des objets directement tirés de l'univers des jeux tels que pièces d'or, boules de cristal, des briques ou encore des bagues surdimensionnées. On voit ici l'irruption dans le réel de composantes ridiculement factices et mercantilistes, prêtes à servir et à le façonner.

Le jeu Levelhead de l’artiste néo-zélandais Julian Olivier laisse une forte impression dans sa capacité à faire entrer le public au centre des enjeux de la "réalité augmentée". Ici, le joueur est filmé à hauteur des bras et doit manipuler des cubes dont les faces sont munies de tags (flashcodes). L’image qui lui est projetée en miroir comporte bel et bien ses mains, ses habits, tandis que l’univers du jeu-vidéo est présent sur les faces du cube, comme on peut le voir dans l’extrait vidéo ci-dessous.

Malgré plusieurs pièces artistiques qui méritent le détour et un véritable effort, notamment du Secrétariat d’Etat à l’économie, de donner les moyens de financer une grande exposition autour de la culture du jeu-vidéo, cette exposition souffre d'un cruel problème de ton et n'a pas su offrir ces suppléments d'âme qui lui donneraient plus d’éclat. Il y a tout lieu d’être surpris du caractère globalement austère de l’exposition, alors que son sujet ne s’y prête pas, à moins bien sûr de considérer que le jeu-vidéo constitue un fléau au sens propre : créateur d’isolements, d’exploitation de travailleurs à l’échelle mondiale et de pathologies mentales – thèmes légitimes évoqués au dernier étage de l’exposition.

Mais dans ce cas, elle n'est pas à la hauteur de son nom, "Playtime", qui fait référence au film si exceptionnellement drôle et non moins critique du cinéaste Jacques Tati. L'exposition d’Yverdon consacre le jeu, mais contrairement à "Game Story" qui s'est tenu l'année dernière à Paris, elle ne nous donne pas le goût d'y jouer. On se questionne lorsqu’on voit que les seuls jeux "commerciaux" mis à disposition du public sont hyper-violents, sans fantaisie ni humour, comme si ceux-ci étaient représentatifs de l'offre existante des jeux. De même, on pourra tomber sur une pièce comme "Procedural city" qui présente des contrastes terriblement maladroits. Le visiteur est invité à apposer son empreinte digitale et, à partir du scan de cette dernière sera générée une ville entière de grattes-ciels, à chaque fois originale. Nous avons affaire à une démonstration technologique qui se base sur ce symbole du contrôle policier sans pouvoir aucunement l'assumer...

Des oeuvres d'art intéressantes en côtoient d'autres, reflets d'une médiocrité certaine, et l’enjeu dans la confrontation à cette nouvelle forme d’art pourrait bien être celle de se forger son opinion et de faire sa part des choses. On retrouve dans toutes sortes d’œuvres d’art la présence de la résolution 8 bits qui rend hommage aux premiers jeux vidéos. Mais les raisons de cet usage vont-ils beaucoup plus loin ? Sans quoi, cela s’apparente à un pur effet de mode.

Au-delà de ces éléments de critique, on salue une exposition très riche, dont bien des facettes n'ont pas été dévoilées ici et qui contribue sans aucun doute à ouvrir de nouveaux horizons dans le monde culturel suisse.

D'entrée de jeu - une image de la première salle de l'expo. (Maison d'Ailleurs, Yverdon-les-Bains)
D'entrée de jeu - une image de la première salle de l'expo. (Maison d'Ailleurs, Yverdon-les-Bains)
Playtime - Videogame Mythologies
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Playtime de Jacques Tati (1967) - toutlecine.com
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