Le Trône de fer (Game of Thrones)

Pour vanter cette série, il me semble commode de présenter les romans qu’elle met en image. Leurs qualités se trouvent telles quelles dans celle-là, et cela leur fera de la pub.

Le Seigneur des anneaux est le classique indisputable de la fantasy. L'écriture d’orfèvre de Tolkien, la cohérence et la tangibilité incomparables du monde fictif, la rigueur et le talent qui entraînent le récit, peaufiné jusque dans ses moindres détails, en font un chef d’œuvre. Pour peu qu’on accepte quelques biais qui sont devenus fondamentaux du genre: cadre médiévalisant, manichéisme (le Bien vs le Mal), fascination pour les rois et les chevaliers avec ignorance attenante de toutes les réalités (sociales, économiques, etc.) d’un monde médiéval, attitude enfantine généralisée (tabous sur le sexe et la violence, happy-end obligatoire).

La série Le Trône de fer, de George R. R. Martin, bénéficie d’une écriture tout aussi solide, d’un monde aussi formé, d’une narration aussi prenante, que le grand-père Anneaux. La différence, c’est une approche mature, réaliste et crue qui fait entrer la fantasy dans l’âge adulte – ou qui fait que cette série ne sera jamais vraiment de la fantasy, mais qu’importe. Ce qui importe, c’est la qualité de la chose. En vérité, c’est assez proche de la série HBO Rome, mais dans un cadre fictif.

Le fondement de la série, qui l’éloigne de la fantasy classique, c’est un monde sans noir et blanc. Il y a bien un ennemi mythique et magique qui menacera tout ce qui vit… mais pour l’instant (la série n’étant pas achevée), il est à l’arrière-plan. Le nerf de la narration, ce sont les tribulations de personnes au milieu d’une guerre de succession, entraînées par leurs intérêts, par leurs passions, leurs vices ou leurs qualités vers des sorts plus funestes les uns que les autres. S’il y a quelques méchants purs et durs, la plupart des êtres dépeints sont tout simplement humains, plus ou moins « bons » (enfin... surtout moins). Les aléas, machinations et intrigues politiques de cette période troublée sont dépeints d’une plume très réaliste, mais toujours prenante.

Autre dérogation au code de la fantasy, qui se pâme face aux rois et aux chevaliers en passant poliment sous silence toute notion d’exploitation, la réalité féodale est montrée sans complaisance, dans toute sa misère, sa brutalité, et son injustice propres. Sans oublier les horreurs plus générales, intemporelles, des sociétés humaines.

L’absence du schéma manichéen cher au genre entraîne une philosophie narrative peu commune, l’adieu au happy-end. Les parcours des personnages sont tout à fait imprévisibles, et souvent d’une cruauté épouvantable. Nul n’est à l’abri. L’ignominie de ce qui arrive amène d’ailleurs certains fans à plaisanter, à moitié seulement, de porter plainte contre Martin pour crimes contre l’humanité.

Voili, voilà, il y a pas mal de sexe, pas mal de violence, c’est très cru et très cruel. Selon certains, cela va jusqu’à la gratuité. Mais je trouve que le risque d’en être gêné est largement compensé par une histoire puissante, unique dans son réalisme, son honnêteté et son absence de concessions.

Une remarque s'impose, quand je parle de "réalisme", il faut savoir qu'on reste dans la fantasy, un monde épique, limité. On est soit misérable, soit noble; tout un pan d'une réalité médiévale, les métiers, la société, le commerce, est ignoré. Pour un réalisme dans ce sens-là, je recommande Les piliers de la terre de Ken Follett, un excellent roman très bien documenté.

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Submitted by Titus on Mon, 24/09/2012 - 10:50