La décennie du zéro (Seconde partie)

Apparaît dans le paysage de la décennie un activisme considérable en matière de prévention et de santé, où les slogans affluent « Fumer tue », « Ne pas manger ni trop gras, ni trop salé, ni trop sucré », un discours qui semble prétendre à une politique du risque zéro, et qui est par définition utopique. Et au-delà de l’intérêt de telles mesures de prophylaxie, celles-ci ne peuvent qu’aller de pair avec un accroissement du niveau général d’incertitude dans la population…

En champions de la lutte verbale contre les insécurités de toute sortes qui ponctuent leur agenda, les nouveaux leaders politiques de la décennie apparaissent comme de grands pragmatiques, eux aussi très soucieux de leur santé. En effet, ces derniers préfèrent désormais se mettre en scène en train de faire du jogging plutôt que derrière une tribune. Simulant leur descente de l’estrade au ras du sol, ils ne feraient plus figure de meneurs mais de premiers modèles de leur politique de santé comme de travail, ceux qui n’hésitent plus à suer dans leur maillot. D’autres préféreront commencer leur ouvrage politique de la journée dans leur salle de sport, à se battre contre des moulins à vent, à lutter à vide, soit en ramant, soit en pédalant contre l’immobilisme.

Il faut dire que, durant cette décennie, s’est largement répandue en Europe la pratique du « fitness », avec des effets indéniablement salutaires pour sa population. Mais aussi, puisant toute sa force dans son caractère mimétique, elle est en partie parvenue à littéralement annuler, engloutir les autres activités sportives. En effet, sur un répertoire encore limité, elle extrait le mouvement de ces pratiques diversifiées et opère un détournement unilatéral de leurs enjeux et de leur sens en direction du Soi de l’usager. De même, par un lent glissement de sens dans son emploi langagier, la "gym" s’est en quelque sorte octroyée le statut de sport par essence et définition. On peut à présent dire que l'on va "faire du sport", et il s’agit bien souvent d’aller aux machines de musculation et d’aérobic.

Dans le cadre de politiques plus prospectives et consistantes, des annonces fortes ponctuent le passage à l’an 2000 qui, à défaut d’être le moment de la résolution des promesses, se présente comme celui de la pose d’échéances pour des plans de moyen-terme, d’une ambition étonamment ravigorée. On pense alors aux Objectifs du Millénaire pour le Développement des Nations Unies [1] fixés à 2015, ou du programme Fome Zero (Faim zéro) instauré par l'ex-président brésilien Lula, et qui ne connaît aucun précédent dans l’histoire du Brésil en terme d'ampleur comme de résultat. Il se concrétise notamment par la distribution de nourriture gratuite dans les écoles et de Bolsas Famílias que perçoivent près de 11 millions de familles extrêmement pauvres du pays à la condition que leurs enfants soient envoyés à l’école.

Plus proche cette fois des usages préventifs précédemment énoncés, mais nous faisant passer de la promesse à l’ivresse du zéro, on mentionnera l'apparition en 2006 du Coca Zero. Cette potion nouvelle ne fait pas que prôner le zéro calorie, mais va bien au-delà… Pour s’en convaincre, il suffit de prendre une bouteille de 0,5 litre et de comptabiliser le nombre de zéros qui y figurent. On y dénombre trois fois le mot « zéro » en toutes lettres, et pas moins de soixante-huit fois le chiffre zéro, parmi lesquels vingt-six zéros que nous qualifierons d'« authentiques », en ce qu'ils ne sont pas suivis d’une virgule, ni inclus dans une suite de chiffres, comme dans les présences sur les codes-barres et les lignes téléphoniques du service client, qui varieront de pays en pays.

Ce produit de consommation se fait donc une fierté d’afficher, en toute abondance et redondance, la table de ses non-composants, de ses non-ingrédients (« Graisse totale : 0 grammes ; pourcentage de la valeur en graisse : 0% ; acides gras saturés : 0 grammes – 0%»). Alors que le client aurait d’antan cherché à acheter du « moins » avec du Light, on veut à présent lui vendre les vertus du « rien » en proposant cette utopie alimentaire aux résonances toutes politiques.  Et c’est peut-être en suivant le comportement du nouvel électeur pragmatique – celui qui pense à sa survie – que ce produit le séduira en lui montrant à vingt-six reprises que celui-ci ne « risque strictement rien à l’acheter » !

Pour conclure ce tour d’horizon, il serait dommageable de ne pas citer des produits de consommation qui, eux aussi, pourraient atteindre un sommet de vacuité, de nullité, mais cette fois-ci au sens propre. On pense alors à ces énormes lunettes persiennes, violettes, striées et sans verre qui ont orné bon nombre de photographies de vacances des années 2008-2009. On pense encore à certains tubes de musique dont celui, apparu en cette même année 2009, et qui nous apprend que « cette soirée va être une bonne, bonne soirée » (« I’ve got the feeling that tonight’s gonna be a good, good night »). Contrairement aux phénomènes mis en avant jusque là dans l'article, qui pouvaient exercer une certaine fascination et recelaient d’un imaginaire spécifique, ce morceau planétaire augure une soirée sous le signe du zéro le plus terne, le moins miroitant : une soirée de laquelle rien ne transparaît qui ne puisse la détourner de sa platitude.




[1] Ils sont au nombre de huit : Réduire l'extrême pauvreté et la faim, assurer l'éducation primaire pour tous, promouvoir l'égalité et l'autonomisation des femmes, réduire la mortalité infantile, améliorer la santé maternelle, combattre le VIH/SIDA, le paludisme et d'autres maladies, assurer un environnement humain durable, mettre en place un partenariat mondial pour le développement.

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Submitted by iagoda on Mon, 16/05/2011 - 23:13