La décennie du zéro (Première partie)

«On se retrouve face au néant néon ! »* déclarait un intellectuel échauffé pour qualifier ‘Loft Story’, première émission de télé-réalité apparue sur les écrans français en fin avril 2001. Ces années à peine commençant ont connu avec le Loft un premier scandale de salon, qui a remis en question l’éthique et la place du téléspectateur. Celui-ci pouvait voir s’ennuyer et s’ébattre sur le petit écran des personnes qui pourraient bien n’avoir de lumineux que les néons qui brillent sur eux. En rapport avec des programmes plus classiques, on peut considérer que l’on a affaire ici au degré zéro de la narrativité.

Considérons par opposition que le premier degré existe dans tout format télévisuel dès lors que les acteurs, animateurs et participants remplissent parfaitement les attentes en rapport avec le genre de production qu’ils prétendent représenter (série comique, téléfilm mélo-dramatique, jeu de quizz), ceci sans la moindre tentative de décadrage. Dans le Loft, on tendrait alors vers le degré zéro, en ce que les épisodes ne constituent pas une histoire ; en ce qu’il n’est pas demandé aux participants de se comporter différement que le téléspectateur qui les regarde. Ainsi, ils font usage de dialogues aussi destructurés que ceux que peuvent tenir deux personnes devant le petit écran. A un degré de réflexion, de réverbération, proche du niveau de la mer, le téléspectateur a l’impression de voir un reflet de sa condition, et son téléviseur passe du statut de lucarne à celui d’un espèce de miroir hyperréel et déformant.

Au tournant et durant les années 2000, se manifeste également la marque du zéro dans la volonté de détruire, de faire tabula rasa avec la civilisation actuelle. Elle se manifeste avec une ampleur limitée à travers la figure des ‘casseurs’ dont l’activisme nihiliste finit par accaparer les médias de masse en lieu et place des mouvements sociaux dont ils se revendiquent. Dans une fiction comme Fight Club, une telle mise en scène du sacrifice de la société de consommation prend des formes d’autant plus apocalyptiques qu’elle accompagne la fin du millénaire.

Puis, la fiction a comme anticipé le cours du réel avec l’écrasement des avions sur les tours jumelles du World Trade Center commis non pas par les anarchistes fantasmés, mais par des acteurs terroristes de l’histoire auxquels on ne s’attendait pas. Cet énorme cratè re qui demeure et son espace environnant, vestige de l’attaque la plus meurtrière des Etats-Unis, sera nommé Ground Zero. Mais d’avantage que porteur d’une atmosphère de fin du monde, il s’avèrera porteur d’espoir pour une société profondément meurtrie qui se reconstruit. Il devient un lieu de créativité pour les artistes locaux et internationaux, pour les architectes de classe mondiale qui préparent les monuments-buildings de remplacement.

Dans l’ombre du onze septembre - sans vouloir parler ici des guerres commises par les Etats-Unis - se développe un nouvel esprit de politique restrictive, une politique de la tolérance zéro se met en place dans les espaces de circulation des personnes et en particulier dans les aéroports. On en voit les traces dans ces cimetières de ciseaux, rasoirs, puis de shampooings et objets en tous genres transformés en sommets de la dangerosité.   Puis, on retrouvera la "tolérance zéro" répétée et consacrée en guise de formule au pouvoir d’intransigeance dans les discours sur l’insécurité tenus par les principaux candidats à l’élection présidentielle française de 2002. Enfin, comme le remarque l’anthropologue Marc Abélès**, le terme d’ « insécurité » connaitra une surenchère de sens et une multiplication de ses objets. Utilisé non plus simplement pour traiter de problèmes d’ordre et de désordre public, on parlera d’insécurités en terme d’emploi, d’alimentation, de santé. Dans son ouvrage intitulé Politique de la survie, Abélès présente notamment à travers ce changement ce qu’il voit comme le passage sur le plus long-terme d’une "politique de la convivance à celle de la survivance", où l’objectif principal n’est plus de promouvoir des avenirs radieux pour la vie des citoyens, mais de vouloir à tout prix les prémunir contre le pire dans le présent.

Ainsi apparaît dans le paysage de la décennie un activisme considérable en matière de prévention et de santé, où les slogans affluent « Fumer tue », « ne pas manger ni trop gras, ni trop salé, ni trop sucré », un discours qui semble prétendre à une politique du risque zéro, et qui est par définition utopique. Et au-delà de l’intérêt de telles mesures de prophylaxie, celles-ci ne peuvent qu’aller de pair avec un accroissement du niveau général d’incertitude dans la population…

(A SUIVRE…)

 

*Les propos proviennent de ‘Loft Pardoxe’ (2003), documentaire très stimulant de Jean-Jacques Beneix qui rassemble les réactions des psychiatres, sociologues et philosophes médiatiques face à ces nouvelles formes de divertissements.

**ABELES, Marc, La Politique de la survie, Paris, Flammarion, 2006.

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Submitted by iagoda on Fri, 13/05/2011 - 10:24