Kaori Ito: Island of no memories

À notre époque, la mémoire est un enjeu primordial. Nous vivons dans une obsession inouïe de la documentation. Le spectacle Island of no memories, lui, parle de la recherche de l’oubli. Le personnage veut oublier et fuir sa routine.

Mais ce qui frappe le plus, c'est le travail sur la communication, ses échecs, ses impossibilités. Les personnages vivent séparément, s’aspergeant parfois de flots de paroles, chacun dans son discours, sans moments d’intercompréhension. Leurs interactions relèvent plutôt de l’instrumentalisation. Ils se révèlent tour à tour Pinocchios et Gepettas, et vice-versa. Femmes transformées en téléphones, hommes manipulés par commande vocale (comment ne pas penser à Siri, l’interface vocale des nouveaux iPhone). L’utilisation des onomatopées japonaises, réservoir inépuisable de quasi-mots expressifs pour désigner tout, du froid aux plantes qui poussent en passant par la texture des cheveux, est d’ailleurs aussi intéressante linguistiquement qu’efficace scéniquement.

La pièce existe dans une tension entre drôlerie réjouissante et glauque déprimant. Kaori Ito évoque un diablotin fou. Grimaçant, accroupi, tordu, changeant, ce petit être nous donne un aperçu d’un monde intérieur torturé mais jubilatoire. Thomas Bentin joue son rôle d’homme tentant d’échapper à la routine qui l’écrase avec une légèreté empruntée au registre clownesque. Mirka Prokešová, entre deux, danse avec une certaine gravité détachée, sauf quand elle s’emballe dans des explosions de paroles insensées.

En fin de compte, Island of no memories est un spectacle intéressant et rafraîchissant à la fois. Sur la base de principes déprimants se développent des moments de comique, parfois léger, parfois poussé jusqu’au grotesque, toujours d’une exécution sans faille. Sans craindre de toucher à l’inquiétant, et au triste, Kaori Ito a créé une œuvre qui reste vivante et réjouissante.

Vous pouvez voir ce spectacle jusqu’au 20 novembre 2011 à Genève à l’ADC. S’il ne devait plus rester de places, sachez que pour sa prochaine création, Mlle Ito prévoit un numéro basé sur le voyeurisme et le strip-tease. L’occasion de développer des aspects sensuels qui n’étaient qu’évoqués dans Island ? En tout cas, un rendez-vous à ne pas manquer.

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Submitted by Titus on Fri, 18/11/2011 - 14:26