Joe Abercrombie, la fantasy gore et désabusée

J’ai récemment encensé Le Trône de fer (A song of ice and fire) de George R. R. Martin, pour son approche cruelle et cynique de la fantasy. J’ai beaucoup aimé, dans une optique comparable, l'univers brutal et désabusé de Joe Abercrombie, qui a énormément de charme. Un charme meurtrier, certes.

S’il faut affilier La première loi et le reste de l'œuvre, on lorgnera vers la fantasy "hard boiled", la fantasy noire. Dans un univers où la magie se flétrit et la poudre à canon n’existe pas encore, le mage Bayaz veut sauver l’Union, royaume arthurisant. Il devra recourir à l’intelligence plutôt qu’à la force brute – et par "intelligence", j’entends manipulation, traîtrise, exploitation sans scrupules. Sand dan Glokta, capturé par l’ennemi et torturé deux ans dans leurs geôles, est renvoyé dans l’Union, handicapé à vie. Tout naturellement, il devient tortionnaire pour l’Inquisition. Logen, guerrier des montagnes du Nord, n’a que neuf doigts, mais de la sagesse à revendre. Du moins jusqu’à ce que son alter ego berserk ne prenne les rênes et étripe tout ce qui bouge. Exilé, errant, il se retrouve recruté dans la quête de Bayaz.

Ces trois aperçus devraient vous donner une idée de ce qui vous attend.
Oui, c’est de la fantasy, il y a une grande quête, de la haute magie, des batailles épiques et tout le tintouin – mais on y assiste par les yeux des personnages. Des personnages désillusionnés, las, qui n’ont pas grand-chose à dire sur la gloire, la juste cause, la droiture. On est au plus proche de la lame plongée dans les entrailles, on tient les pinces du tortionnaire. Le vomi et le sang nous giclent à la face, et on se demande avec le personnage : « mais à quoi bon tout cela ». Contrairement au personnage, on répond « ça fait plaisir ! J’en veux plus ! ». Ç’a beau être négatif, ce n’est pas une lecture déprimante.

Point de vue écriture, il faut noter un certain aspect répétitif. On retrouve souvent, par exemple, les mêmes expressions toutes faites (faites maison, ceci dit !), et les mêmes thématiques. Surtout si on continue la lecture après la trilogie. Mais c’est une démarche consciente, une manière de canevas cyclique sur lequel l’auteur brode ses variations, et je trouve que c’est finement écrit. J’ai lu avidement les six romans et je reste curieux de voir la suite. Affaire de goût certainement, et je ne vais pas vous arracher les dents si vous ne commandez pas de ce pas tous ses romans. Mais je vous invite chaleureusement à donner sa chance au petit premier de la trilogie.

A noter que La première loi connaît une adaptation en comic gratuite en ligne.

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Submitted by Titus on Tue, 17/12/2013 - 12:47