Images de bise

Évidemment, les visions spectaculaires de la bise noire de 2012 : un bateau jeté contre le rivage, l’imposant muret de pierre légèrement enfoncé par l’impact. Des mâts parmi l’écume de débris amassée aux murs extérieurs de la rade ; le mât du Bain des Pâquis, dont la raison d’être m’a toujours échappé, brisé en trois, jeté à bas. Des gerbes d’écume giclant trois mètres de haut, dignes de la Bretagne. Le niveau d’eau surélevé d’un mètre par la pure violence du souffle, tout le Léman mis en déséquilibre.

Mais des images plus intimistes aussi. Dans la dernière rangée de bateaux de la rade, dans la zone relativement calme où les bateaux tanguent un peu moins follement, tout un peuple : canards, grèbes, fuligules foulques, leurs petites têtes baissées contre les assauts du vent. Un toit des Bains constellé, recouvert de mouettes assises stoïques en rang serré, l’une ou l’autre prenant parfois l’air, plus hardie ou – qui sait – plus désœuvrée que les autres. Et en aval, encore des mouettes ; quand on en a vu une, comme les étoiles, il ne cesse d’en apparaître, innombrables, toute la population de Genève, dirait-on, qui flotte à l’abri relatif offert par les Bains. Les Humains abrités à la chaleur de la buvette, quelque peu excités, enfoncés dans leurs manteaux comme un bébé dans sa couette, heureux de la chaleur, eux aussi regroupés, plus unis (un peu) qu’à l’accoutumée.

Et ce qui me ravit le plus, c’est l’énorme orgue naturel constitué par les cordages des bateaux. Plutôt instrument expérimental à cordes, percussif et mélodique, il s’entend de loin, laissant traîner longuement ses magnifiques hululements lugubres, cousus d’une rythmique insensée de cliquetis-tintements effrénés. C’est une musique aussi merveilleuse qu’éphémère, la bise, jalouse, ne la laissant ni enregistrer, ni savourer à satiété.
 

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Submitted by Titus on Wed, 06/02/2013 - 08:41