Féminismes en Trans Actions à Genève

TRANS ACTIONS, c'est qui, quoi, quand et où?

Trans Actions, c’est 5 jours d’événements autour des thématiques féministes, à Genève, du 6 au 10 mars 2012. Proposées par l’émiliE, média militant suisse romand, ces actions seront axées autour de la Journée des Femmes le jeudi 8 mars. Cependant, nous avons une certaine volonté critique envers cette journée, car premièrement, célébrer les femmes une fois par an, à une date mondiale, au même titre que les oiseaux migrateurs ou que l’énergie éolienne, c’est un peu crispant, et deuxièmement parce que le nom de cette journée renforce la différenciation des genres, et ce que nous voulons au fond, c’est arriver à sortir de ces catégories. D’où, déjà, le fait de ne pas la nommer Journée de LA Femme, rôle social en tant que mythe, et de lui préférer Journée DES Femmes, dans leur diversité et leurs différences. Le nom Trans Actions, quant à lui, c’est justement pour signifier que nous souhaitons aller aux travers des catégories et des genres. Transféministes et transdisciplinaires seront les actions proposées durant ces événements.

Nous savons pertinemment que le féminisme ne s'arrête pas à cette unique appellation et qu'il existe par ailleurs des thématiques féministes dites trash comme le post-porno par exemple. Que nous réserve le programme? 

Oui, justement, je ne dis pas le féminisme mais les féminismes, encore une fois au pluriel. C’est vrai que ce terme est trop empreint d’une grande histoire et de différents courants de pensées pour le résumer à un concept unique. Il y a tellement de controverses et de points de vues différents, que le terme féministe, en plus d’être devenu presque tabou, est également devenu un fourre-tout, hélas. Par exemple, les thématiques post-porno découlent des théoriciennes féministes pro-sexe, opposées aux valeurs des féministes abolitionnistes et essentialistes.

Nous avions surtout mis l’accent sur ces questionnements lors du dernier événement que nous avions organisé : l’émiliEFest. C’était 3 jours de festival de film, de performances et de soirées, en octobre 2011, où l’on avait d’ailleurs projeté plusieurs films pornographiques féministes et organisé un débat très enrichissant après !

Cette fois-ci, ce sera surtout au travers de l’exposition de Katia Sepulveda et de la conférence de Beatriz Precidao que nous allons approcher ces thématiques post-pornos. Katia Sepulveda, artiste chilienne, va présenter des travaux autour de collages de Playboy tandis que Beatriz va parler de son dernier livre, Pornotopie, dans lequel elle étudie l’empire Playboy et sa relation avec l’architecture, la technologie et la sexualité. Cet événement aura lieu le 6 mars à 19h au Broom, situé au 1 boulevard Saint-Georges 1205 Genève.

J'ai parfois la sensation que ce sont davantage des sujets de mode qui fascinent quelque part. 

Ce sont avant tout des sujets d’actualité! La question pornographique ne date bien sûr pas d’aujourd’hui et a toujours eu une place importante dans nos sociétés. La pornographie, c’est avant tout une réflexion autour de la représentation. La représentation sexuelle des rapports entre êtres humains, la représentation des corps et des comportements, et enfin, la représentation des normes hétérosexistes. Et c’est en cela que les femmes ne doivent pas laisser le sujet aux mains des autres. Elles doivent s’en saisir et inventer, détourner, proposer de nouvelles formes de représentations de la sexualité qui correspondent mieux à leurs attentes, plutôt que de tenter vainement de l’abolir. En effet, ériger la pornographie en tabou, c’est au contraire accepter que la seule représentation sexuelle soit en grande partie créée par des hommes blancs hétéros, pour des hommes blancs hétéros, et continue ainsi à véhiculer des images et des pratiques discriminatoires.

Le féminisme touche aussi les personnes transsexuelles et transgenres, durant cet événement vous allez  leur donner la parole en invitant notamment Beatriz Preciado?

Beatriz Preciado est une philosophe espagnole qui a publié des ouvrages notoires, dont notamment le Manifeste Contrasexuel et Testo Junkie. Dans ce dernier, elle s’est volontairement administrée de la testostérone, non pas dans un but de transition de genre, mais plutôt dans le dessein d’une performance artistique et philosophique, et comme base de réflexion autour des problématiques biopolitiques.

En tant que média transféministe, il était important pour nous de créer une rencontre ici à Genève car ce n’est pas tellement les différentes identités sexuelles qui nous intéressent mais surtout les personnes qui tentent de montrer les constructions sociales et normes capitalistes qui s’immiscent dans notre vie quotidienne et nos rapports aux corps, aux sexualités. Les personnes trans (transsexuelles, transgenres, genderqueer etc.) sont en général très attentives aux questions féministes et pas forcément dans une logique binaire de transition d’un genre à l’autre mais aussi et surtout dans un effort commun de déconstruction des catégories et des stéréotypes.

Qu'est-ce que le féminisme en 2012? A-t-on vraiment encore besoin d'en parler? N'est-ce pas un sujet quelque peu démodé?

Comme dit précédemment, il y a beaucoup de controverses, souvent reliées à une incompréhension générationnelle. Avec l’évolution exponentielle de la société, les thématiques doivent se mettre à jour constamment. Et surtout on ne se bat plus avec les mêmes outils qu’au début des luttes féministes. Aujourd’hui, dans un monde de médias, la plupart des personnes militent via les réseaux, la communication se virtualise et l’échange de savoirs et d’informations s’intensifie. 

Quant à pouvoir penser que le féminisme serait démodé, une citation de Virginie Despentes me vient à l’esprit: Ils sont nombreux à vouloir expliquer que le combat féministe est annexe, un sport de riches, sans pertinence ni urgence. Il faut être crétin, ou salement malhonnête, pour trouver une oppression insupportable{injustices sociales ou raciales} et juger l’autre {sexisme} pleine de poésie.

Joanna, as-tu des références artistiques? Des muses? 

Beaucoup ! Mais si je devais réfléchir à celles qui ont le plus influencée mon travail, je citerais en premier Valérie Solanas. Auteure d’un manifeste ultra virulent prônant la destruction du genre masculin, ses écrits m’ont avant tout touchée par la manière d’utiliser le dérangement, le choc et la violence pour marquer les esprits et provoquer des réactions et réflexions. Un grand nombre de féministes critique sévèrement ce texte car elles en font une lecture au premier degré et c’est assez dommage.

D’un autre côté, en tant que praticienne de la vidéo, j’admire aussi beaucoup les travaux de Carole Roussopoulos. Cette vidéaste Suisse a largement documenté l’activisme, les mouvements féministes et sociaux entre autres. Je m’inspire en général de sa pratique discursive et essaie de lui rendre hommage en m’inscrivant à la fois dans une lignée historique et actuelle, en interviewant par exemple des intervenantes de son film Debout, plus de 10 ans plus tard.

Photographe, vidéaste, ne sont-ils pas encore des métiers très masculins? Comment a évolué la mentalité?

C’est vrai que cela reste encore des métiers pratiqués en général par des hommes, comme dans la plupart des autres domaines techniques, ainsi que dans les milieux créatifs. On peut néanmoins constater que grâce à la miniaturisation du matériel et à l’accès financier plus facile, il y a de plus en plus de femmes qui peuvent se lancer dans ces pratiques. Cependant, dans ce milieu aussi, il existe différentes formes de discriminations. Une femme avec une caméra, ça reste toujours étonnant pour la plupart des gens.

Ce qui est choquant, c’est que dans l’école d’art dans laquelle je suis une formation depuis 5 ans, la HEAD (Haute Ecole d’Art et de Design, Genève), il y a une flagrante majorité de femmes. Mais à la sortie, dans les galeries ou les postes culturels, la tendance s’inverse tout de suite. C’est pourquoi après un Bachelor plutôt technique, j’ai décidé de me tourner vers une formation plus théorique et critique au sein du master CCC (Critical Curatorial Cybermedia) afin d’avoir les réflexions et outils pour m’éloigner du marché traditionnel de l’art et m’approcher, voire créer, de nouvelles formes alternatives de création et de diffusion de la recherche en art.

Ton travail en photo et vidéo est essentiellement et assez logiquement axé féminin. Qui as-tu déjà eu l'occasion de filmer, photographier? Un souvenir en particulier?

J’ai une quantité de souvenirs d’interviews et de rencontres grâce à tous ces projets. J’ai pu échanger par exemple avec des comédiennes, des directrices d’institutions féministes, des chanteuses, des politiciennes, des entrepreneuses en sex-toys, des djs, des sociologues, des danseuses, des personnes de tous les âges et de toutes les cultures, un peu partout dans le monde. Je n’ai pas un souvenir en particulier qui sortirait du lot car tous ces visages et ces voix ont été de magnifiques échanges et chacun d’eux m’apporte énormément dans mon travail quotidien et dans mon engagement.

Tu as le projet l'an prochain de voyager. Mais pas uniquement puisque l'idée, c'est de réaliser un documentaire.

J’ai actuellement deux projets en cours. Pour faire court, le premier est d’allier un article scientifique sur les questions sexistes, homophobes et post-coloniales avec un essai vidéo plus artistique. Le deuxième projet est une cartographie continentale féministe, une sorte de périple documentaire et journalistique à la rencontre de personnes de chaque état situé sur le continent européen. Il proposera une restitution sous une forme interactive qui sera ensuite mise à disposition. Et devrait y avoir une suite avec d’autres continents mais ce projet est encore en cours d’élaboration.    

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Submitted by Garance on Thu, 01/03/2012 - 22:42