Expérience cinématographique avec Alejandro Jodorowsky

Un dimanche soir, il fait nuit, je vais voir La Danza de la Realidad de Alejandro Jodorowsky. Je connais mal ce Monsieur. Je sais qu’il a été mime, scénariste de BD, réalisateur, étudiant d’art martial, créateur de la psychomagie et j’en passe. Une biographie qui suscite tout de suite ma curiosité. Comme j’aime le cinéma. Les dernières personnes arrivent, les lumières s’éteignent et quelques diapositives sont lancées à l’écran. Finalement, le film commence.

Dès les premières minutes, des étranges personnages composent l’image. Des acteurs déguisés, des clowns, des personnes mutilées, handicapées… Je suis tout de suite subjuguée par cette histoire extraordinaire. Le rythme ne permet pas la respiration, nous sommes transportés de séquences loufoques en séquences baroques. Et dans ce concentré de superlatifs, la mère du protagoniste, l’actrice Pamela Flores, explose l’écran par son charisme spirituel. Alejandro Jodorowsky nous raconte son enfance à Tocopilla au Chili, entre un père violent et une mère qui pour parler, chante. Accrochée à l’écran tout au long de la durée du film, j’en ressort bouche-bée. Depuis combien de temps n’avais-je pas vu un film aussi touchant ?

Alejandro Jodorowsky, au moment de la sortie de son film à Cannes, explique sur quoi il s’est basé et dans quel esprit il a réalisé son film : « Je suis allé directement à mes expériences enfantines. J’ai toutefois un peu modifié le passé pour donner à mes archétypes ce qu’ils n’ont pas eu. Mon père était inhumain, féroce, je lui accorde finalement de la bonté. Il parlait toujours d’aller tuer le dictateur, il ne l’a jamais fait, je l’ai envoyé réaliser son rêve. Ma mère voulait être chanteuse d’opéra, son père l’a obligée à coups de bâton de devenir vendeuse dans son magasin; alors j’en fais une chanteuse d’opéra. Et mon enfant trouve une famille unie. » (Le Temps, 31 août 2013)

Nous voilà donc dans un genre tout à fait singulier, à savoir l’autobiographie mythique. D’une part le réalisateur raconte son enfance, certes, mais il se distancie aussi de la réalité afin de rendre à ses proches leur posture idéale dans leur vie. Sa mère a été contrainte de renoncer à l’opéra pour être vendeuse dans un magasin, elle était semble-t-il un peu sorcière, il la fait donc chanter telle Maria Callas et lui donne le rôle de prêtresse animiste. Son père était apparemment brutal, il l’humanise en faisant le portrait d’un homme confronté à ses forces et à ses faiblesses.

Laurent Jenny, professeur ordinaire au département de langue et de littératures françaises modernes de l’Université de Genève, nous apprend que « le discours mythique est doté d'une efficacité magique, qui suscite l'identification, la reconnaissance et l'affect. » (Laurent Jenny, cours Méthodes et problèmes de littérature française moderne, 2003-2011) Et, en effet, La Danza de la Realidad est d’emblée un film qui touche par l’histoire de l’enfance mythifiée, dans laquelle tout un chacun peut s’identifier.

Alejandro Jodorowsky, à 84 ans au moment de la sortie de son film, doit ainsi être en paix. Il a refait son histoire et celle de ses proches dans un point de vue idéal. Il a surtout réalisé un chef-d’œuvre d’originalité cinématographique, avec cette immense générosité et diversité dans les séquences qui rythment le film. Pourvu que ce ne soit pas le dernier.

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