Dans ses yeux

Ce « tout » que cet inspecteur à la retraite essaye de retrouver et de comprendre, ce n’est pas une affaire irrésolue : si elle l’obsède, c’est qu’elle a été résolue mais que justice n’a pas été faite. En allant consulter les archives judiciaires sur lesquelles il cherche à s’appuyer, Benjamin Espósito retrouve Irene Menéndes Hastings (Soledad Villamil), son ancienne supérieure hiérarchique, toujours en poste, d’une terrifiante jeunesse.
 
Et nous voici lancés, lancés dans le temps : dans la course-poursuite de cette fameuse année 1974, où Perón, figure paternaliste de la seconde moitié du XXe siècle en Argentine, serait mort, où sa femme Isabel Perón essaye encore vainement d’assumer le pouvoir et où l’État se délite déjà, annonçant dangereusement le coup d’État militaire du général Videla, en 1976, qui n’est jamais évoqué dans le film. Ce chassé-croisé entre l’Argentine meurtrie de 2001, où l’on sent de manière sourde que le pays panse ses blessures, et cette Argentine obscure, sordide, étouffante et dangereuse de 1974, où toutes ces plaies, prêtes à s’abattre sur le pays, assombrissent le ciel des protagonistes, nous mène d’une banale enquête sur un fait divers, certes sanglant, au constat que la société argentine que Campanella évoque est une société de tous les dangers. En effet, la « Triple A » (Alianza Argentina Anticomunista, forme d’organisme de répression lié au Ministère du bien-être social et chargé de basses oeuvres diverses : assassinats, attentats, rapts, etc.) commence à se mettre en place, l’État de droit disparaît en s’affaiblissant au profit d’un État qui prend un tour de plus en plus mafieux.
 
Face à cette subversion du droit, une des « passions » qu’évoque l’adjoint et collègue d’Espósito, Pablo Sandoval (Guillermo Francella) est la Justice. Une justice qui obsède parce que le salaud, le violeur, le tueur, dont il a obtenu les aveux et qui a été condamné à perpétuité, est relâché et devient un agent de la « Triple A ». L’inspecteur ne peut accepter cette situation scandaleuse : il doit y revenir, l’écrire à nouveau, le revivre, sans aucun moyen de changer, en lui, cette fureur de justice. Il n’est pas à même non plus de dépasser cette histoire d’amour qui leur a échappé, à lui et à Irene Hastings, sa passion pour sa supérieure, il ne peut la faire taire en lui, il ne peut que la taire lui-même, et entre eux, seul les yeux ne trompent pas. Les yeux de Benjamin, dévorant Irene à chaque instant, les yeux d’Irene, dans lesquels on lit un amour et une passion en attente mais à laquelle Benjamin ne donne pas l’occasion de s’exprimer. Ces yeux ont aussi un sens dans le contexte policier, où c’est le regard qui confond le criminel : le regard de désir et d’amour frustré avec lequel il couve Liliana Coloto (Carla Quevedo), la victime, sur une photo de jeunesse, le regard concupiscent qu’il jette sur le décolleté incidemment ouvert d’Irene, et qui rallie cette dernière à l’intime conviction d’Espósito.
 
On peut aussi se demander quelle est la valeur donnée par Juan José Campanella à chacune de ces deux thématiques parallèles  : l’histoire d’amour des deux protagonistes et la dimension policière. Tout au long du film, cette intrigue amoureuse est déconstruite de l’intérieur. Ainsi Espósito, parce qu’il aime, n’arrive pas à trouver le compliment que Sandoval formule à l’arrivée d’Irene, par ailleurs, à la lecture de la scène de séparation des deux protagonistes ; dans le roman d’Espósito, la réaction d’Irene tient en un seul mot : « nigaud » (pamphilo). À la fin du film, lorsque les deux protagonistes se retrouvent, la porte se ferme sur leur couple et le dernier plan du film est une porte fermée, filmée à hauteur de trou de serrure. Cette intrigue, fil conducteur du film mais à portée nettement secondaire, ne regarde pas le spectateur et il «faut mettre ce dernier à la porte ». L’usage de cette dimension romantique est un procédé narratif fort habile, en ce qu’il donne du liant au film, ce que Campanella, rompu aux séries américaines (il a réalisé bon nombre d’épisodes des séries Docteur House et New York Police Judiciaire.), maîtrise parfaitement, mais la dimension essentielle du film reste le portrait que nous donne Campanella de la société argentine de la fin du XXe siècle. 
 
Dans cette perspective, on constate que les personnages principaux représentent chacun une classe sociale. Ainsi, bien qu’Espósito et Sandoval travaillent dans le même bureau, partagent les mêmes buts et le même quotidien, ils sont très différents, mais complémentaires. Espósito est une sorte de représentation de la classe moyenne basse ; il a par ailleurs des idéaux et se montre inflexible à leur endroit ; il vit seul, dans son appartement ; il a, semble-t-il, été marié, à un moment, entre 1974 et 2001, mais on n’en sait pas plus et on ne le connaît que seul, droit, et un peu froid : rigide comme la justice qui l’obsède. Sandoval, lui, est un homme du peuple, il aime rire, boire, aime son épouse et se montre simple et proche du peuple. Figure du tangero, prompt à décocher, à l’envolée, un compliment à Irene, mais aussi de l’alcoolique, qui en plein milieu de sa cuite sait trouver la solution à un problème et qui ne se sent vraiment à l’aise qu’en plein stade, au milieu du peuple, où il retrouve et poursuit le meurtrier. On peut presque voir, dans ce duo complémentaire qu’il constitue avec Espósito, un lointain reflet de Don Quichotte et de Sancho Pança. Face à ce couple qui représente un certain portrait populaire de l’Argentine, Irene Menéndes Hastings représente le type même de l’élite du pays. Héritière du passé europhile de cette élite, elle revendique la prononciation et l’origine écossaise de son nom, Hastings, elle qui a fait des études aux États-Unis, à Cornell : issue d’un autre monde que l’Argentine, elle est tournée vers un ailleur, pour ainsi dire hors du siècle.
 
Dans ce trio que constituent Irene Hastings, Benjamin Espósito et Pablo Sandoval, l’avenir de chacun est conditionné par l’intensité avec laquelle il est en contact avec la société argentine : Irene ne prend pas une ride, traverse le temps et les crises des vingt-cinq dernières années du XXe siècle en gardant le même poste, en ayant peut-être même un peu d’avancement. Benjamin Espósito prend quant à lui, rides et cheveux blancs, il doit quitter son poste et fuir la capitale, usé par le temps. Sandoval, l’homme du peuple, qui vit dans le siècle et en connaît les vicissitudes ne peut y survivre. En effet, l’Argentine a connu durant vingt-cinq ans l’une des plus sanglantes dictatures du second XXe siècle, lentement redémocratisée, elle est en proie, en 2001, à une des pires crises économique de son histoire. Traverser ces turbulences a déshumanisé bien des gens, comme le montre l’inquiétant twist final du fil.
 
La lettre « A » est celle qui est la plus à même de symboliser ce film, le fameux A qui ne marche plus sur la vieille machine à écrire, comme une forme de refoulement face au triomphe et aux crimes de la « Triple A » de 1974. Le « A » d’Attentats, d’Assassinats, d’Arrestations sommaires, mais aussi le A d’Amour, d’Amitié (celle se Sandoval et d’Espósito), d’Argentine. Peut-être justement ce A est-il nécessaire, comme l’évocation des horreurs est nécessaire plutôt que leur refoulement, si on veut pouvoir passer de l’assertion « Temo » (je crains) qu’Espósito écrit sur un papier, cette crainte qu’il ressent et sur laquelle il ne peut mettre de cause, au « Te Amo » ; opposition, dans ce « A », entre Eros et Thanatos.
 
Si le film de Campanella est éminemment traditionnel dans sa forme, largement issue d’un certain cinéma moderne hollywoodien des années 1970, le questionnement de fond, loin du divertissement, interroge la manière dont l’Argentine d’aujourd’hui peut vivre son passé.
 
Juan José Campanella, Dans ses yeux (El secreto de sus ojos), Argentine / Espagne, Film couleur, 129 min, Instituto Nacional de Cine y Arte Audiovisuales (INCAA), Canal España, Tornasol Films S.A., 2009.
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Submitted by ES on Wed, 18/08/2010 - 19:53