Coup d'oeil sur l'exposition universelle de Shanghai 2010

Après tout, jusqu’ici, les expositions universelles étaient réservées à l’Occident. Les seules Expos asiatiques avaient lieu au Japon, longtemps le seul pays asiatique à jouir d’un peu de respect de la part des pays riches (idem d’ailleurs pour les Jeux olympiques). Expo et JO ne sont bien sûr pas suffisants pour décréter que la Chine est devenue reine du monde, mais ce sont des signes d’un changement considérable dans le statut, le standing, international de ce pays.

Sur place, à Shanghai, impossible d’échapper à l’Expo 2010. Quand on débarquait à l’aéroport, la première chose qui nous accueillait était un stand de volontaires de l’Expo, jumelé bien sûr avec une boutique de merchandising. Apparemment, plus d’un million de bénévoles avait été mobilisé, dont une grande partie dans ces stands qui parsemaient littéralement toute la ville, jusqu’aux plus lointains quartiers résidentiels. L’Expo se manifestait aussi par l’omniprésence du sympathique Haibao, le « Trésor de la mer », mascotte de l’Expo. Le design de la mascotte était évidemment pensé jusque dans les moindres détails. Retenons que sa forme était basée sur l’idéogramme 人, qui signifie « personne » ou « être humain », que sa petite mèche en forme de vague évoquait l’eau – un des grands thèmes de l’Expo – et que ses grands yeux symbolisaient l’optimisme envers l’avenir.

Enfin, pas un seul mur en ville n’était épargné par les slogans. Des déclarations vibrantes à propos du rapprochement des cultures, de l’amitié entre pays, du rayonnement de la culture, décoraient magasins et murs, sérigraphiées en bannières colorées, gravées, apposées en relief, parfois même sprayées à la main tels de vulgaires graffitis. Et bien sûr, occupant plus d’espace urbain que toutes les autres phrases réunies, la devise de l’expo : « Better City, Better Life ». En effet, le thème de la ville était au cœur de cette manifestation. Vie urbaine et ses améliorations possibles, rapports ville-nature, exemples de bonnes pratiques… Tous les participants étaient censés livrer leur réflexion autour de ce sujet.

Quant à savoir si la ville de Shanghai était une « Better City »… L’air y est toujours aussi épais, les embouteillages restent garantis dès qu’on approche des heures de pointe, tout comme l’inhumaine foule qui engorge les métros. Bien sûr, il serait naïf de s’attendre à trouver une ville de 20 millions d’habitants changée en écoparadis en l’espace de quelques années. On voit néanmoins certains signes d’amélioration, notamment l’extension constante du réseau de métro, ou encore l’apparition d’un système de vélib’ (dans le district de Minhang). Si effectivement une volonté d’améliorer les conditions de vie prend pied, Shanghai a le potentiel pour devenir une ville saine et agréable ; mais une partie de mon esprit ne peut s’empêcher de visualiser un cimetière de Haibao, caché derrière une autoroute urbaine. Car si la Chine en général, et Shanghai en particulier, commencent à adopter un discours environnementaliste, il semble que les désirs fondamentaux restent fondés sur l’illusion selon laquelle les unités de mesure du développement sont la voiture et l’usine.

En ce qui concerne l’Expo elle-même, prise en tant que ville, c’était effectivement une cité plutôt sympathique, d’architecture très surprenante. Elle était cependant un pur lieu de passage, une ville presque entièrement touristique, sans quartiers résidentiels ni industriels. Elle bénéficiait d’excellentes infrastructures sanitaires : nombreux WC publics et gratuits, innombrables bornes d’eau potable. La communication n’était pas en reste avec de nombreuses cabines téléphoniques multifonctions. Quant à l'aspect mobilié, on avait affaire à un endroit très piéton : larges trottoirs, avenues pédestres surélevées. Les rues étaient réservées aux transports en commun, électriques pour la plupart.

Le problème principal de cette « ville » était certainement celui de la surpopulation. L’accès aux bâtiments, comme aux transports, impliquait souvent de longues files d’attente. Ceci dit, si l'on ne tenait pas à visiter un grand nombre de pavillons, si l'on évitait les longues queues, on pouvait se promener dans cet espace comme dans une exposition de couvertures de romans de science-fiction, ou une collection de décors futuristes, une fête foraine droit venue de 2050. Chaque coin de rue était une surprise. Parcourir le Jardin, c’était un peu comme voyager dans une dimension mentale, se promener au cœur de l’imaginaire.

N’ayant pas le temps d’explorer en profondeur, je n’avais que deux objectifs particuliers : le pavillon suisse et le stand conjoint de Bâle, Genève et Zurich (mon pays et ma ville). Au pavillon suisse, j’ai été fort déçu que le télésiège soit en panne, mais j’ai adoré l’écran géant qui vous donnait la sensation de parcourir les Alpes en hélico. J’ai aussi apprécié l’idée des « ambassadeurs » virtuels : des personnalités suisses projetées en grandeur nature qui parlaient un peu du pays, du rapport nature-ville et de l’environnement. Notre pavillon était censé promouvoir l’image de la Suisse comme un pays d’innovation. Je ne sais pas si les visiteurs ont perçu cet aspect, mais je peux affirmer qu’ils étaient impressionnés par les Alpes.

Le pavillon basilo-zuricho-genevois tournait autour de l’eau. Un écran à 360 degrés montrait des scènes de vie au bord des fleuves et des lacs. J’imagine que les Chinois ont dû emporter de ce pavillon une certaine impression qu’en Suisse, on passe son temps en bikini au bord du lac – ce qui n’est pas très faux, quand on y pense, en été. Ce stand comportait aussi des infobornes très intéressantes sur la manière dont ces trois villes gèrent l’eau.

La plupart des Chinois, malheureusement, ne portait que peu d'intérêt aux infobornes et, en général, à tout ce qui était information et aspect environnemental. Ils étaient là pour maximiser leur temps de visite, ramener souvenirs et photos, et être épatés ; pas de temps pour des documentaires. En fait, nombre de visiteurs se contentaient carrément de courir d’un pavillon à l’autre pour tamponner leur « Expo Passport ». Ce gadget pour visiteurs permettait de récolter des « visas » à chaque pavillon ; l’obtention d’un passeport étant pratiquement impossible pour le Chinois lambda, faire tamponner son Expo Pass représentait un moyen de se donner l’illusion du voyage.

J’aurais été très intéressé à visiter le pavillon chinois, énorme structure rouge trônant au cœur du Jardin, mais pour y accéder, il fallait être sur place dès potron-minet pour faire la queue. Mais même de l’extérieur, voir cette « Couronne de l’Orient » dominant les autres pavillons de sa masse écrasante, était une expérience en soi. En dehors de ses pures dimensions physiques, la Couronne avait une fonction symbolique : incarner physiquement, sans aucune fausse subtilité, la vision chinoise du monde. A ses pieds, les minuscules pavillons de Hong Kong et Macao (ma palme du pavillon le plus vilain), territoires retournés depuis peu au géant, pas encore intégrés totalement, mais partie intégrante du pays. Le bâtiment de Taiwan, lui, était séparé par une grande passerelle piétonne du mastodonte chinois, mais tout de même clairement dans son giron et sous son ombre.  

Cette fonction symbolique se retrouve aussi dans l’emplacement de certains pavillons. En général calqué sur la disposition physique des nations, il connaissait quelques irrégularités, comme la présence du Pakistan et d’Israël dans la parcelle contiguë à la Couronne. Peut-être le Pakistan avait-il une place d’honneur car il embête l’Inde, grande concurrente de l’Empire du milieu ? Et peut-être Israël bénéficiait-t-il d’une certaine sympathie en tant qu’autre pays colon oppresseur de minorités ?

Le pavillon des USA était un cas un peu particulier dans la mesure où sa situation cartographique coïncidait presque parfaitement avec sa situation symbolique dans l’image chinoise du monde. Son emplacement tout en bordure du Jardin de l’Expo, juste à côté de la sortie la moins fréquentée, était tout à fait légitimé par la position géographique du pays. Mais quand on sait que, lors d’une visite diplomatique chinoise à Berne, un minuscule impair de plan de table a pris des proportions dramatiques, il faudrait beaucoup de bonne volonté pour ne pas voir une insulte délibérée dans ce placement périphérique d’une nation qui s’imagine encore très clairement au centre du monde.

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Submitted by Titus on Fri, 14/01/2011 - 14:39