Carl Lutz : un diplomate que les Suisses devraient beaucoup mieux connaître (seconde partie)

Italic:    -   Dans quel cadre as-tu mis en place cette exposition sur Carl Lutz et qu’est-ce qui t’y a poussé ?

Anita Halász : L’exposition a été créée en 2007 par la Fondation Carl Lutz, en particulier  par son Président Monsieur Georges (György) Vámos. Elle a déjà été montrée précédemment aux Etats-Unis et au Canada, notamment à l'Office des Nations Unies à New-York et au Capitole à Washington. J’ai de mon côté rejoint la Fondation Carl Lutz en 2010 et, comme je vis en Suisse, le président de la Fondation m’a demandé si je voulais devenir leur représentante en Suisse. C'est ainsi que j’ai voulu la présenter dans le pays de Carl Lutz.

Nous avons décidé de la présenter en premier à Genève, une ville qui de par sa longue tradition humaniste et son ouverture sur le monde, s'y prête bien. Et à cet effet, nous avons réussi à lever les fonds nécessaires pour pouvoir présenter l'exposition en français, à l’attention du grand public, mais aussi à l’attention des élèves du canton.

- A présent, je voudrais poser une question en rapport avec l’attitude Carl Lutz durant la Seconde Guerre Mondiale. Selon toi, quels sont les facteurs qui pourraient expliquer que Carl Lutz ait eu la conscience qu’il était à même de sauver tant de personnes ?

Anita Halász : Sur ce point, je pense qu’il est important de revenir sur le fait que Carl Lutz était quelqu’un d’extrêmement croyant. Il venait d’une famille profondément croyante méthodiste d’Appenzell Rhôdes-Extérieures et quand il a vu ces pauvres gens devant lui, il était persuadé que si Dieu les a mis face à lui, c’était pour que lui puisse faire quelque chose pour eux. Cependant, il faut bien comprendre que sa mise à l’action n’a pas été linéaire et s’est réalisée peu à peu, au gré des évènements. Maintenant, lui aimait beaucoup répéter qu’il y a la loi de Dieu et la loi des hommes. Et il a plus obéi à la loi de Dieu qu’à la loi des hommes en cette période-là. Sa motivation profonde, il l’a puisée manifestation dans sa foi, et ensuite c’est d’autant plus bouleversant, en ayant cela en tête, de lire dans son journal intime qu’il commence à s’interroger sur l’existence de Dieu au fur et à mesure que son action prend de l’ampleur et que la persécution des Juifs s’intensifie en Hongrie.

- Ma question était également de savoir comment lui, en tant que diplomate suisse à Budapest, se rendait-il compte qu’il avait la possibilité de sauver beaucoup de monde ?

Anita Halász : A la base, son action rentrait dans le cadre de sa mission de représentant des intérêts d'Etats étrangers en Hongrie, en particulier ceux du Royaume-Uni. Mais c’est peu à peu qu’il s’est rendu compte qu’il y avait des moyens de donner de l’ampleur à ce processus de sauvetage en gonflant les chiffres et en laissant les jeunes sionistes hongrois, avec lesquels il a étroitement collaboré, fabriquer des sauf-conduits en surnombre.

- Il est clair que très peu de personnes à Genève sont au courant des sauvetages incroyables, considérables en nombre de Carl Lutz, alors que lui-même était suisse. Est-ce que la personne de Carl Lutz est d’avantage connue dans d’autres régions de Suisse et est-ce que d’autres pays connaissent mieux son action?

Anita Halász : Nous espérons que l'exposition itinérante contribuera à mieux faire connaître l'action de Carl Lutz dans son pays natal. Carl Lutz est bien plus connu en Suisse alémanique, en particulier dans l'Est de la Suisse d'où il est originaire, qu’en Suisse romande, mais il est relativement peu connu de la population suisse en général. En dehors de la Suisse, de nombreuses occasions ont été offertes de présenter l'action de Lutz aux USA, en particulier grâce à l'exposition "Visas for Life : The Righteous and Honorable Diplomats Project" (une exposition racontant l'histoire des diplomates ayant sauvé des Juifs durant la Shoah qui y a circulé ces dernières années). Mais Lutz est en réalité surtout connu à Budapest. Il l'est en revanche très peu en Israël - hormis par les Israéliens d'origine hongroise, ceux-là même et les descendants de ceux qui ont vécu les évènements en Hongrie.

- Et pourtant, c’est le diplomate qui, par des actions et des négociations directes et individuelles, est parvenu à sauver le plus de Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale.

Anita Halász : En tant que diplomate c’est fort possible. Il a sauvé des milliers de Juifs et probablement des dizaines de milliers, même si l’on ne peut pas avancer de chiffres précis.

- On avance souvent le chiffre de 62'000 personnes sauvées par Carl Lutz.

Anita Halász : Quand on a commencé à fabriquer des faux certificats en surnombre, on est quand même dans la clandestinité et on ne va pas garder des rapports très précis du nombre de documents qu’on émet. Ensuite, il y avait beaucoup de Juifs qui essayaient de maximiser leur chance de rester en vie en diversifiant les lettres de protection qu’ils pouvaient trouver, si bien qu’il n’est pas facile de déterminer grâce à quel document l’individu a eu la vie sauve. Il faut comprendre qu'un très grand nombre de papiers de protection, originaux et falsifiés, émis par la Suisse et par d'autres Etats circulaient pendant les derniers mois de la guerre. De plus, un certain nombre de Juifs avaient réussi à s'infiltrer en Hongrie depuis les pays alentours avec des faux papiers. Pour toutes ces raisons, il est très difficile d’avancer un chiffre, mais il s’agit en tous cas de plusieurs milliers, si ce n’est des dizaines de milliers.

 

 

Contact :  lutz.foundation(at)bluewin.ch

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Submitted by iagoda on Thu, 01/03/2012 - 11:52