Carl Lutz : un diplomate que les Suisses devraient beaucoup mieux connaître (première partie)

Jusqu'au 10 mars 2012, vous pouvez découvrir à travers des affiches lumineuses la vie et les activités du diplomate appenzellois Carl Lutz durant la Seconde Guerre Mondiale, et en particulier entre mars 1944 et début 1945.  Dans des heures parmi les plus sombres de l'histoire, ce dernier a su faire preuve d'une lucidité, d'un courage et d'une inventivité exemplaire pour permettre la survie de plusieurs dizaines de milliers de Juifs de Budapest.

Dans ces temps incertains, la Suisse était amenée en tant qu´Etat neutre à représenter dans un pays donné toutes sortes de pays qui ont rompu leurs relations diplomatiques avec celui-ci. Cela lui offrira un rôle qui, utilisé à bon escient, pouvait s’avérer de grande importance.

Ainsi, Carl Lutz représentera les intérêts du IIIème Reich en Palestine avant la Seconde guerre mondiale, ce qui pourrait bien lui avoir fait disposer d'une lucide connaissance des enjeux, voire même des limites des modalités d'action bureaucratiques des nazis. Entre 1942 et 1945, lorsqu´il est nommé vice-consul de Suisse à Budapest, en tant que représentant de pays en guerre contre la Hongrie, notamment le Royaume-Uni, il n'aura de cesse de déployer tous les moyens qu´il a en main pour négocier la sauvegarde des Juifs de la région. Le Royaume-Uni avait des mandats sur la Palestine et un certain nombre de quotas de par lesquels il est parvenu à faire émigrer 10'000 enfants juifs, originaires principalement de Slovaquie et de Pologne entre 1942 et 1944. L´invasion de la Hongrie par l´Allemagne nazie, le 19 mars 1944 a eu pour conséquence la fermeture de ses frontières.

Il  lui restait à ce moment-là encore 7´800 certificats de sauf-conduits. Il a alors durement négocié à ce que ces certificats soient toujours effectifs et assurent la survie d´un nombre équivalent de Juifs à Budapest. Mais plus encore, parlant le langage des nazis et celui de leur modalité comptable, il est allé convaincre les locaux hongrois, puis les Allemands qui ont avalisé le projet, que ces 7'800 « unités » émis par les Britanniques ne correspondaient pas à des personnes, mais à des familles ! A ce moment-là, les chiffres de 7'800 vont être très largement dépassés, tandis que des familles entières vont être constituées de toutes pièces afin de sauver le plus de monde possible. Par la suite, en comptant sur l’appui de jeunes sionistes, il fait fabriquer clandestinement d´innombrables sauf-conduits et autres "Schtuzbriefe" supplémentaires avec le sceau de la Suisse qu´il distribue à la population juive. S’ils ne leur auraient pas permis d’entrer dans notre pays, ils ont contribué à leur laisser la vie sauve. Enfin, il a octroyé un statut d´extra-territorialité à 76 maisons de Budapest, en en faisant des îlots de refuge pour les Juifs. A cette époque, il faut le rappeler, et précisément entre mai et juillet 1944, les Juifs de Hongrie subissaient des rafles d'une ampleur effroyable.

Et pourtant… rentré en Suisse, Carl Lutz connaîtra surtout des ennuis. Il sera sanctionné pour avoir agi au-delà des limites de sa compétence. Ce n’est qu’à la fin de sa carrière de diplomate, en 1961, et au vu des grands honneurs qu’il recevait de l’étranger, que Lutz a été d’abord réhabilité, puis nommé du bout des lèvres consul général (1). Aujourd’hui encore, le nom de Carl Lutz reste quasiment inconnu des Suisses. Les choses commencent peu à peu à se débloquer, et le musée des Suisses dans le monde va bientôt lui consacrer un ouvrage dans sa fameuse collection de biographies.

Beaucoup de travail reste pourtant à faire pour que les Suisses se souviennent de son nom presque aussi bien que de celui de Guillaume Tell.  Au vu du caractère et de l’impact de son action, cela serait amplement mérité ! Carl Lutz vient nous rappeler que les régimes totalitaires, loin d'être une simple machinerie qui officie la mort automatiquement - comme de tels systèmes souhaiteraient le faire croire -, sont de fait composés de milliers de personnes qui veulent bien servir sa cause, pour reprendre une admirable réflexion du socio-historien Emmanuel Taïeb (2). Et parfois, des gens comme Carl Lutz parviennent à trouver des voies pour l’enrayer et empêcher de très nombreuses morts. Ce dernier a étendu sa marge de manoeuvre bien au-delà des limites de ce qui est habituellement pensable. Et il l’a fait tout en restant protégé par son statut de diplomate helvétique et aidé de sa grande habileté. Son histoire donne matière à réflexion et montre le caractère parfois bien relatif de la phrase « je n’avais pas d’autres choix».

 

(1) Luc van Dongen, "Carl Lutz, du héros encombrant à l'icône", in Le Courrier, 4 mai 2009.

(2) Emmanuel Taïeb, "Portraits du bourreau", Labyrinthe, 11 | 2002, pp. 51-66.

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Submitted by iagoda on Wed, 29/02/2012 - 20:02