Black Movie: "Hacerme feriante" ou l'autonomie à travers la contrefaçon

Ce documentaire de Julian d’Angiolillo, présenté au festival de Black Movie rend hommage aux six mille fabricants et vendeurs de La Salada qui est le plus grand marché informel des Amériques. Situé au carrefour entre Buenos Aires et sa périphérie, il se trouve sur les terrains autrefois boueux d’un ancien spa totalement désaffecté par les autorités de la Province. Il y a une quinzaine d’années cet emplacement a été réinvesti par des habitants argentins de la zone, mais aussi boliviens et péruviens, pour accueillir deux fois par semaine une clientèle de toutes les provinces du pays ou de l'étranger, composée de vendeurs au détail, de camionneurs mais aussi de membres des classes moyennes appauvries.

Le film dénote une forte envie de nous faire entrer dans cette fournaise d’activités humaines un petit peu comme dans le ‘ventre de Paris’ d'Emile Zola. A part qu'ici, on se situe dans un espace bien moins régulé, où les coulisses de la fabrication sont présentées de manière mêlée avec les stands de vente et où l’univers visuel et sonore y est grandement moins alimentaire. A la place de la coupe du poisson et des bras dans le beurre, on y trouve les machines à coudre et les équipements informatiques pour fabriquer les produits de consommation qui sont ici les plus représentatifs : les habits de contrefaçon et les dvds pirates.

La caméra DV d’Angiolillo nous propose donc de naviguer au plus près des corps et des appareillages de fortune. Et en termes esthétiques, on prend du plaisir à constater que pas la moindre musique superflue n’a été rajoutée au film mais qu’au contraire, l’auteur travaille les sons du lieu et nous en réstitue le climat à travers le bruissement des chaînes de radio allumées, la vibration des roues des trails sur le gravier irrégulier, la syntonie des téléphones et d’autres jeux à vendre pour les enfants… Et visuellement, on est confronté à un curieux contraste entre des simulacres pleins de sens et un réel inadéquat. En effet, dans cette coupe transversale du marché, on se promène d'une part d’écran en écran, d'autre part on aperçoit la rouille et les décombres d’une zone abandonnée par un Etat qui est précisément en train de revenir.

On regrettera seulement dans ce film un manque de scénario qui ne nous permet pas de bien saisir la chronique sociale qui se trame par bribes et en parallèle à ces longues incursions de caméra. Il faut en effet savoir que le Sénat de la province de Buenos Aires a ratifié le monopole du marché de La Salada depuis le courant de l’année dernière, et qu’un important projet de refonte des lieux devait précisément prendre place au moment du tournage, non sans conséquence sur les commerçants et leurs stands.

D’après le réailsateur Julian D'Angiolillo, invité à parler du film après la séance, La Salada reste un espace très mal vu en Argentine, de même qu’il est montré du doigt par l’Union Européenne. Mais il s’avère précisément que ces activités de contrefaçon en masse sont celles qui offrent à ces gens les conditions d’une véritable autonomie. A travers leur travail, ces personnes d’une zone pauvre ne sont ni dépendants de l’Etat, ni laissés-pour-compte. En terme de bénéfices, passer par les grandes marques les aurait mis dans des conditions bien plus misérables. A présent, dans cette grande refonte, les autorités régionales veulent donner à nombre d’entre eux des travaux de nettoyage et de décontamination des cours d’eau, soit des boulots qu’ils n’auront cette fois-ci pas choisis.

Submitted by iagoda on Sat, 19/02/2011 - 20:18