Balade dans les quartiers généraux de la Grosse Bertha - Essen 2010 (Première partie)

Parallèlement à Istanbul et à Pécs, l’Europe a choisi son cœur industriel pour capitale de la Culture 2010 : la ville de Essen en Allemagne, et plus largement toute la vallée de la Ruhr. A travers les expositions, et en particulier, celles proposées par le très récent musée de la Ruhr, on se rend compte que l’idée de culture est comprise dans un sens plus anthropologique pour y inclure, au-delà de l’art et peut-être par défaut, les pratiques sociales qui ont laissé leur marque et caractérisent la région. On nous donne à voir la culture des travailleurs dans les mines de charbon, puis le passage d’une société industrielle à une société post-industrielle, que l’on peut d’autant mieux ressentir que l’emplacement du musée de la Ruhr se situe dans un ancien complexe de mines à charbon qui a fermé ses portes dans les années 80: le très emblématique Zeche Zollverein. On nous présente encore la« culture du football » de cette région qui compte deux des meilleurs clubs d’Allemagne et d’Europe (Borussia Dortmund, Schalke 04), de même que sa longue tradition de cabarettistes ou sa urban subculture.

En connaissant mieux la ville, il apparaît pourtant qu’une dimension culturelle, pourtant fondamentale pour les anthropologues, a été laissée de côté : la culture de guerre. Que ce pays qui dispose d’une politique de la mémoire très engagée n’ait pas envie de parler de ce passé dans le cadre de ces activités festives, cela est compréhensible. Mais, il m’incombe alors de donner à voir la présence et la trace de cette culture de guerre dans la ville – en me concentrant sur des points de référence liés à la Première Guerre mondiale.

Il n’est en effet pas anodin de constater que la Dynastie des Krupps, l’une des plus célèbres familles de marchands de canons de la première moitié du XXème siècle, ait disposé d’une assise et d’une influence incomparable sur la ville de Essen. Passer par la famille Krupp peut alors constituer une clé de lecture qui fait le lien entre quatre des grands « lieux de culture » de la ville de Essen : le Musée Folkwang, la Villa Hügel, les Cité-jardins Margarethenhöhe et l’ancien complexe industriel du Zeche Zollverein.

Mais avant toute exploration, qu’en-est il de cette Grosse Bertha?

Qu’en est-il de celle qui apparaît à la fois comme le clou de notre propos et qui pourtant, telle une cousine germaine de la cantatrice chauve, semble provenir de nulle part?
La Grosse Bertha est la manière dont les Parisiens ont appelé ces obus mystérieux qui pleuvaient sur la capitale à intervalles assez réguliers entre mars et août 1918 et ont causé la mort de plus de 250 personnes. Si cette appellation est restée dans les mémoires collectives françaises dès lors qu’il s’agit de parler de la fin de la première guerre mondiale, elle réside sur une confusion. Ces engins invraisemblables munis de tuyaux de 32 mètres de longueur pour pouvoir viser Paris depuis la ligne de front qui se trouvait à 120 kilomètres de là, étaient en fait appelés par les Allemands les « Parisener Kanone ».

C’est un tout autre engin d’artillerie qui a été baptisé dans les ateliers de l’entreprise Krupp la Grosse Bertha (« die dicke Bertha »), en l’honneur de Bertha, la descendante directe des fondateurs dont le mari avait repris les rênes de l’usine. On peut en voir une photo en tête de l'article. Non pas que Bertha fut particulièrement grosse, mais l’engin d’artillerie lourde l’était forcément un peu. Ce canon était de très gros calibre et de très courte portée. Il a été manié avec succès en 1914 pour détruire les forteresses d’un certain nombre de villes de Belgique (Liège, Namur, Anvers) et du nord de la France. Comme le rappelle l’article d’Alain Huyon dans la Revue Historique des Armées, s’il y a une chose qui relie les deux pièces d’artillerie, totalement antagoniques dans leur gabarit, c’est qu’ « elles ont été conçues par le même ingénieur, Rausenberger, et construites par le sidérurgiste Krupp ».

Revenons désormais à cette promenade dans la ville en ayant pour horizon de lecture la famille Krupp. On peut commencer en faisant allusion au Zeche Zollverein. Aujourd’hui que les usines ont fermé, il constitue un espace particulièrement beau, insolite et impressionnant, consacré aux activités culturelles et de loisir. Fondé au XIXème siècle et actif jusqu’à la fin du XXème siècle, il a constitué un très important complexe pour l’extraction de houille et la fabrication de fer, d’acier et de charbon. A la veille de la Première Guerre Mondiale, la production a sensiblement augmenté dans ce complexe, avec la multiplication des puits et galeries, tandis que les laboratoires scientifiques des Krupps travaillaient sur ses engins.

Passons désormais à la Villa Hügel, le nid des Krupps. Cette maison a été construite en 1870, au moment où la famille Krupp commençait à devenir véritablement prospère. Bien isolée du reste de la ville par un grand parc, elle est entouré d’allées qui ont été modestement baptisées du nom des enfants de la famille (rue Harald, rue Waltraud, rue Arnold). Dès lors que l’on foule le parquet de la vaste résidence transformée en musée, on peine à trouver des allusions aux activités publiques et professionnelles de la famille. On peut dire que dans les pièces à visiter les commentaires écrits ont été limités aux minimum, poussant un public souvent non-averti à se confronter à du matériau historique brut. Cette présentation constitue un vrai scandale, quand on nous dit qu’Alfred Krupp a passé cinq ans en prison après la Seconde Guerre Mondiale sans donner la moindre précision sur les chefs d’accusation pesés contre lui (mise en place et gestion d’une immense industrie de travaux forcés).

Mais aussi, se retrouver directement face à l’esprit d’une époque et dans le nid de la «Grosse Bertha», Bertha Krupp, peut nous réserver d’étonnantes surprises…
A hauteur de la salle de réception, par exemple, est disposé sous verre le document témoin d’un moment clé : le mariage, datant de 1906, entre Bertha Krupp et Gustav von Bohlen und Halbach, permettant à la famille de prolonger leur nom de quelques mots et particules, et par-là de consacrer son irrésistible ascension sociale.

Et le menu de la réception du mariage laisse un drôle de présage sur les ambitions futures de la famille pour leur fille : on y apprend qu’entre les « Schweischnitzel à la Dubarry » et le dessert vont être servies des « bombes à la Westphalienne »...

(A SUIVRE...)

Référence bibliographique :
Alain Huyon, « La Grosse Bertha des Parisiens » Revue historique des armées, 253 | 2008. URL : http://rha.revues.org//index4682.html.

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Submitted by iagoda on Mon, 16/08/2010 - 16:25