Alceste de Gluck, Festival d'Aix-en-Provence

L’intrigue est assez schématique: le roi Admète se meurt et suivant l’oracle d’Apollon interprété par son Grand Prêtre, seul le sacrifice d’une personne à la mort sauverait le souverain du trépas, et c’est son épouse Alceste qui se soumet à la rigueur de l’arrêt des dieux. Mais lorsqu’Admète apprend que c’est son épouse qui va mourir pour lui, il décide de l’accompagner sur les rives du Ténare. Apollon bénit alors l’amour des deux époux et les rend à la vie et à leur peuple.

Le concept scénique de Christof Loy part de la situation infantile dans laquelle est tenu le peuple par le Grand Prêtre, incapable d’agir,  veule face aux arrêts du destin, et espérant tout de son roi, comme de son père. La scène s’ouvre sur un plateau divisé par deux portes de bois coulissantes qui laissent deviner l’alcôve des époux royaux et maintient le peuple dans l’antichambre : le décor suggère avec efficacité l’une des émotions cardinales de l’œuvre, l’attente. La scénographie progresse selon cette partition dialectique entre l’expression des affects à l’avant de la scène et ce qui s’y oppose comme étant de l’ordre du non-dit, de l’inconscient, ou de l’impuissance, caché  derrière les portes ou maintenu derrière ce chambranle  et crée une tension dramatique convaincante. Apollon est interprété par un des enfants en costumes et ce sont ces enfants, déguisés en puissances de l’enfer puis faisant tomber le masque d’effroi, qui jouent le rôle thaumaturgique qui libère les époux de la terreur des dieux, proposant ainsi un point de vue psychanalytique efficace sur le dénouement controversé du drame.

La direction d’acteurs met en valeur l’Alceste de Véronique Gens, épouse angoissée en robe à fleurs pastel, évoquant une institutrice des années cinquante. La mezzo française fait preuve d’une diction et d’un sens de l’intensité dramatique remarquables ; elle porte un soin particulier à la caractérisation des affects qui se succèdent parfois de manière agitée et témoigne d’une musicalité et d’un sens du style exemplaires. Sa voix un peu serrée lui donne cependant quelques soucis dans l’aigu où elle manque de souplesse et fait entendre des raideurs regrettables. Son époux Admète est incarné par Joseph Kaiser, ténor à la voix légère,  dans la lignée du style français. Le timbre ne manque pas de séduction, l’interprétation porte l’empreinte d’une émotion et d’un engagement dramatiques louables mais le travail manque parfois un peu de propreté. Le Grand Prêtre d’Apollon est tenu par Andrew Schroeder : l’autorité du personnage est bien présente mais l’émission semble forcée et enchaîne la ligne vocale à un corsetage superflu. Hercule, oncle américain venu avec sa panoplie de jouets et de peluches pour divertir ses amis et qui met du temps à prendre la mesure de leur désarroi,  est en revanche chanté de manière satisfaisante par Thomas Oliemans, un baryton à la voix claire. Les deux enfants, Marianne Folkestad Jahren et Bo Kristian Jensen, font preuve d’une technique un peu immature, tandis que Léa Pasquel fait une apparition honnête dans le rôle d’une jeune fille. La basse David Greco fait en revanche bonne impression dans le rôle de l’Oracle et Joao Fernandez est un Coryphée sans charme mais convaincant.

C’est une expérience un peu troublante d’entendre les Freiburger Barockorchester sonner d’une manière radicalement différente d’un soir à l’autre, de Mozart à Gluck. La direction d’Ivor Bolton privilégie des tempi plus amples, plus policés et laisse s’épanouir la solennité funèbre de la partition de Gluck. Les cordes sont vigoureuses, les attaques robustes et la texture de l’orchestre révèle les tons mates de l’harmonie gluckiste. Le souci de l’exhaustivité pénalise cependant la tension dramatique et l’on se prend à songer que la noblesse du sujet aurait pu économiser certaines reprises ou certains passages au second acte qui alanguissent la progression de l’intrigue et nous fait regretter que les pages les plus réussies doivent s’accommoder d’épisodes agréables mais énervés. Le chœur des English Voices dirigé par Tim Brown exhale le souffle de frayeur sacrée qui balaie l’opéra de Gluck.

Alceste de Gluck, le 10 juillet 2010, au théâtre de l’Archevêché à Aix-en-Provence. Avec Véronique Gens Alceste(photo), Joseph Kaiser Admète, Andrew Schroeder le Grand Prêtre d’Apollon, Thomas Oliemans Hercule, Marianne Folkestad Jahren et Bo Kristian Jensen Deux enfants d’Admète et Alceste, Joao Fernandez le Coryphée, David Greco l’Oracle, Léa Pasquel une jeune fille, Ivor Bolton direction musicale(photo), Christof Loy mise en scène(photo).

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Submitted by Gilles on Mon, 26/07/2010 - 21:22